LA JEUNE FEMME. Et l'on ne fixerait pas le nombre de fois qu'un divorcé pourrait se marier?

L'AUTEUR. Pourquoi faire? fixez-vous le nombre de fois que peut se marier un veuf et une veuve?

LA JEUNE FEMME. Mais un libertin, un méchant homme pourrait se marier dix fois et rendre ainsi dix femmes malheureuses...

L'AUTEUR. Que dites-vous là, Madame! Vous croyez sérieusement qu'il y aura une femme assez insensée pour épouser un homme neuf fois divorcé, un homme obligé d'accompagner la publication de ses bans de neuf actes de divorce, de neuf jugements qui le condamnent à payer tant de pension pour sept, huit et plus d'enfants! Vous croyez sérieusement qu'une femme consente à devenir la compagne d'un homme semblable! Cet homme pourrait bien se marier deux fois, mais trois, pensez-vous que ce soit possible?

LA JEUNE FEMME. Vous avez raison, et, en réfléchissant, les mesures que vous indiquez paraîtront peut-être sévères.

L'AUTEUR. Je le sais; mais notre but n'est pas de favoriser le divorce ni les unions subséquentes; c'est, tout au contraire, d'empêcher, autant que possible, l'un par la difficulté de former les autres. Or, pour cela, il n'est pas besoin de gêner la liberté individuelle, mais de la rendre responsable de ses actes, et de la river tellement à la chaîne qu'elle-même s'est forgée, qu'elle ne puisse ni la rejeter, ni la faire porter à d'autres sans qu'ils n'en soient dûment avertis et qu'ils n'y consentent.

IV

LA JEUNE FEMME. La société devrait-elle permettre les unions disproportionnées sous le rapport de l'âge? N'est-ce pas exposer une femme à l'adultère, que de lui faire épouser à dix-sept ou dix-huit ans un homme de trente, quarante et même cinquante ans? Quels rapports de sentiments et de manière de voir peuvent exister alors entre les époux? La femme voit en son mari une sorte de père qu'elle ne peut cependant aimer ni respecter comme un père, et elle reste toute sa vie mineure.

L'AUTEUR. Ces unions sont très fâcheuses pour la femme et pour la génération, et elles seraient pour la plupart évitées, si la loi fixait l'âge du mariage pour les deux sexes à vingt-quatre ou vingt-cinq ans. A dix-sept ans, nous nous marions pour être appelées Madame, pour porter une robe magnifique et une couronne de fleurs d'oranger; certes nous ne le ferions pas à vingt-cinq.

Si la fleur n'est appelée à former son fruit que quand elle est parfaite, il doit en être de même de l'homme et de la femme: or, dans nos climats, l'organisation de l'un et de l'autre n'est complète qu'à l'âge de vingt-quatre ou vingt-cinq ans.