Je réponds: oui le Droit est une création de l'humanité, mais seulement en tant que notion et formules. Nos formules exposent la vérité des rapports, mais ne sont point ces rapports, pas plus que la formule de la loi d'attraction n'est l'attraction. Une notion est nécessairement tirée des choses qui la contiennent et conséquemment lui étaient antécédentes, car notre esprit ne crée ni les faits ni les rapports, ni les lois, il ne fait que les découvrir, les définir et les systématiser. Avant de savoir que nous avons des droits, nous le sentons; si nous ne le sentions pas, nous ne le saurions jamais.

Oui, le Droit suppose la réciprocité dans les rapports humains, mais ne soutenons-nous de rapports qu'avec nos semblables? N'en soutenons-nous pas avec nous-même, en tant que Société de facultés? N'en soutenons-nous pas avec les êtres inférieurs?

Prétendre, par exemple, qu'entre l'animal et nous il n'y a ni Droit ni Justice, n'est-ce pas affirmer qu'il y a tout un ordre de rapports d'où peut être bannie la notion double et corrélative de Droit et de Devoir?

Eh! bien, je ne puis accepter cela. Pourquoi, s'il en était ainsi, dirait-on: c'est mal, quand on voit quelqu'un torturer une bête ou la faire mourir de faim? Une chose n'est mal que quand elle est contraire au Devoir, et elle n'a ce caractère que quand elle est la violation d'un Droit. Je ne comprends pas, s'il n'y a pas de Justice entre l'animal et nous, pourquoi l'on applaudit aux lois protectrices des animaux. Si les animaux n'ont pas de Droit, on viole celui de leur propriétaire, en réglant la manière dont il doit se servir de ces êtres sensibles.

Je sais que l'on explique ces lois par l'obligation d'empêcher l'homme de s'endurcir, et de le préparer à être bon pour ses semblables. On en a dit probablement autant des lois protectrices des esclaves. Mais la conscience qui est tout autant émue par le Sentiment qu'éclairée par la Raison, va plus loin sans le savoir elle-même. Si elle analysait, elle comprendrait que, sous toute loi de protection, il y a la reconnaissance implicite d'un Droit.

On peut m'objecter encore qu'en transportant la notion du Droit au delà de l'humanité, j'anthropomorphise les animaux et que, si je le fais, je suis tenue, pour être conséquente, de respecter leur vie, leur progéniture et l'exercice de toutes leurs facultés.

Je n'anthropomorphise pas les animaux: je n'assimile pas leur Droit au nôtre; mais leur reconnaissant un Droit, admettant qu'entre eux et nous il y a Justice, je suis tenue de m'expliquer rationnellement la différence que je mets entre eux et nous sous le rapport du Droit, et de fixer le principe en vertu duquel je puis légitimement disposer d'eux et en éliminer. Alors je me dis: notre race est la Raison et la Justice du globe: c'est elle qui en a le gouvernement pour l'harmoniser: elle est aux autres créatures, ce que notre Raison et notre Justice personnelles sont à nos autres facultés.

Or personne de nous ne conteste que notre Raison et notre Justice ne puissent légitimement supprimer ceux de nos actes ou désirs qui seraient contraires à notre harmonie personnelle.

Donc l'espèce humaine, Raison et Justice de la terre, a le droit d'éliminer tout ce qui nuit à son harmonie avec la création qui lui est confiée et dont elle fait une partie de son organisme. Mais lorsque nous conservons des êtres sensibles qui se font nos auxiliaires, deviennent en quelque sorte un de nos organes, et accomplissent ainsi inconsciemment un Devoir, c'est à nous de leur reconnaître leur Droit naturel dans la mesure exigée par l'Ordre. L'animal sent son Droit, car il regimbe, se révolte, faut-il l'en dépouiller parce qu'il ne le connaît pas; parce qu'il ne peut le formuler; parce que, comme l'esclave abruti, il n'a que notre voix pour le revendiquer?

Oui, de nous à l'animal, il y a Justice; Justice faite par nous seuls, au nom de la Raison, seul juge de la mesure des rapports. Celui qui fait souffrir une créature sensible sans nécessité évidente; qui en abuse comme d'une chose, qui ne la rend pas aussi heureuse que possible, qui ne la fait pas progresser, est non seulement un être cruel, mais souvent un lâche qui abuse de sa supériorité intellectuelle pour violer le droit le plus sacré: celui des faibles; c'est le même qui, dans l'ancienne Rome, jetait son esclave au vivier pour engraisser ses murènes, qui l'attachait dans son vestibule avec cet écriteau au dessus de sa tête: prenez garde au chien! qui se servait du sein de l'esclave femelle, comme d'une pelotte, pour y piquer ses épingles pendant la toilette.