Si une élève est lâche, se laisse battre, faites-lui en une grande honte; obligez-la à se défendre vigoureusement; car il faut qu'elle s'habitue à se croire aussi respectable que les autres, à résister à l'oppression, à défendre plus faible qu'elle; il n'y a de tyrans que parce qu'il y a des majorités de lâches.

Si l'élève est malade, soignez-la tranquillement: ne la plaignez pas et, quand elle pourra raisonner, demandez-lui si ses plaintes la guériront, et pourquoi elle risque d'ennuyer les autres sans profit pour elle.

Ne souffrez jamais qu'une élève vous fasse un rapport secret; mais exigez que les élèves s'avertissent mutuellement; punissez les grandes qui ne le font pas, et prescrivez que l'on amène devant vous celle, qui plusieurs fois, aura commis une action blâmable, et que celles qui l'ont avertie soient ses accusatrices. Chassez sans miséricorde de votre établissement l'élève qui aura exposé sa classe à se faire punir pour sa faute non avouée: car cela révèle un caractère orgueilleux, injuste et poltron.

Vos élèves, par l'amour d'elles-mêmes, arriveront de la sorte à pratiquer et à comprendre la Justice, à sentir qu'elles n'ont droit à rien attendre d'autrui quand elles ne donnent rien en échange: c'est encore à leur égoïsme que vous devez vous adresser pour les rendre sensibles et bonnes. Elles savent qu'en leur rendant des soins et des services pour lesquels elles ne donnent rien, on use de bonté non de Justice à leur égard; faites-leur comprendre que le moyen de s'acquitter, est de se montrer polies envers ceux et celles qui ont été bons pour elles, de leur rendre tous les services qu'elles pourront, et d'agir à l'égard des faibles comme les forts ont agi envers elles.

Il n'y a qu'un seul cas où tous soyez autorisée à les faire jeûner; c'est quand elles ont préféré employer leur argent en dépenses frivoles, qu'à le donner aux pauvres qui leur demandaient l'aumône. Alors faites-leur sentir dans leur chair la souffrance de leurs semblables. C'est en s'habituant à se sentir en autrui qu'on devient bon: la sensibilité et la bonté ne sont que l'extension de l'égoïsme, qui devient d'autant plus prépondérant à la circonférence qu'il l'est moins à son centre ou personnalité.

Je ne saurais trop insister, Madame, sur le chapitre de la toilette: votre devoir est de faire comprendre aux mères que vous ne voulez pas que vos élèves soient des poupées de luxe, parce que vous voulez en faire des femmes sérieuses, éteindre, autant qu'il est en vous, les germes de vanité qui sont dans l'enfant bien vêtu, et les germes de haine, d'envie, de révolte que la vue de ces enfants développe dans l'âme des filles du pauvre. Dites à ces mères étourdies que quand vous leur rendrez leurs filles, elles préféreront se parer avec simplicité et consacrer le surplus à vêtir une pauvre travailleuse sans ouvrage, que de l'exciter à se pervertir par la vue de ses dentelles et de ses vingt mètres de soie.

En habituant vos enfants à se servir elles-mêmes et à échanger leurs services, vous les avez accoutumées à l'égalité; vous leur avez fait pressentir que la société est fondée sur l'échange des services, et que toutes les fonctions utiles sont honorables. Ne perdez jamais de vue une seule occasion de faire ressortir cette dernière vérité, en leur démontrant quand elles seront en âge, que les fonctions les plus élevées ont pour base celles qui le paraissent le moins, et ne sont rendues possibles que par l'existence de ces dernières: ainsi, leur direz-vous, si les domestiques n'employaient pas leur temps comme ils le font, je n'aurais pas celui de vous élever. Que serait-ce si j'étais obligée de bâtir ma maison, de fabriquer mes meubles, de tisser, de tailler, de coudre mes vêtements, mon linge? Vous le voyez, mes enfants, toute fonction utile est honorable et nécessaire pour l'accomplissement des autres; nous devons donc égard et respect à tous ceux qui en remplissent, quelque humbles qu'elles soient. Rappelez-vous qu'on ne vaut dans la société que par le travail, puisque la société est basée sur le travail: notre devoir est donc de nous mettre en état de remplir une fonction utile à nous et aux autres, et qui donne lieu à l'échange des services.

Vous ne permettrez pas, Madame, que vos élèves renoncent jamais à faire une chose possible qui n'est pas au dessus de leurs forces, ni qu'elles se soumettent à ce qu'elles peuvent éviter: rappelez-vous que la résignation au mal physique et moral dont on peut triompher, n'est pas sagesse, mais lâcheté; que cette résignation là est l'ennemie du Progrès et l'auxiliaire de la tyrannie.

Je n'ai nul besoin de vous rappeler que vous devez ménager beaucoup la dignité de vos élèves et ne leur faire de réprimandes publiques que dans des cas rares et exceptionnels. Presque toujours, pour ne pas dire toujours, prenez à part l'élève qui a fait une faute, et demandez-lui avec calme et bonté pourquoi elle a commis un acte répréhensible; dites-lui qu'elle s'imagine avoir eu raison; que vous êtes prête à l'entendre; forcez-la, par une suite d'interrogations mises à sa portée, à convenir de son tort et à trouver le moyen de le réparer. S'il est question d'un défaut habituel, ajoutez: que ce défaut la rendra malheureuse et fera souffrir ceux qu'elle aime le plus; que si elle le veut, elle peut s'en corriger, que vous l'estimez assez pour savoir qu'elle le voudra et qu'elle en aura la force; que vous l'y aiderez en la prévenant et en la dirigeant; qu'enfin vous êtes prête à vous charger de cette tâche parce que vous l'aimez de tout votre cœur, et que vous désirez vivement qu'elle soit estimée et chérie de tous. Vous verrez alors comme ce brave petit être, relevé dans sa propre estime, laissé libre dans sa volonté, vous aimant et ayant confiance en vous, fera tous ses efforts pour obtenir votre approbation.

Si elle retombe, ne la grondez pas, plaignez-la et dites-lui doucement: courage, ma fille, moi-même j'avais tel défaut; quand j'eus pris la résolution de m'en corriger, j'y retombai vingt-cinq fois le premier mois, vingt le second, quinze le troisième et ainsi toujours en diminuant jusqu'à ce que j'en fusse guérie. Fais de même et tu vaincras: car tout est possible, dans le domaine moral, à la toute puissance de la volonté.