Dans votre maison annexe ou établissement préparatoire, vos élèves ont appris en jouant à lire, écrire, calculer et un peu dessiner; aussitôt qu'elles sont avec vous, il faut, peu à peu, leur faire comprendre que le travail n'est pas un jeu, mais un devoir. Permettez-moi, Madame, d'insister ici sur l'ordre et la succession des études, autant que sur la méthode d'enseignement.

L'histoire, la littérature doivent n'être un objet spécial d'étude qu'assez tard; il faut que la Raison et le goût soient développés avant d'y songer; j'en dis autant de la Philosophie théorique. Mais toute l'éducation doit être une philosophie pratique: l'élève doit être philosophe sans le savoir, comme elle est moraliste sans le savoir: et ses grandes études historiques doivent être jalonnées sans qu'elle s'en doute.

Soyez assez bonne, Madame, pour me suivre avec attention dans les indications sommaires que je vais vous donner, afin d'éclaircir ma pensée.

Votre élève doit savoir sa langue: il faut donc qu'elle apprenne la grammaire, la syntaxe, l'orthographe. Au lieu de commencer, avec elle, par la grammaire particulière, ainsi que le fait tout le monde, commencez par la grammaire générale ou philosophique et l'analyse logique; dites à l'élève: tout mot qui représente une personne ou une chose est un nom; tout mot qui représente une qualité est un adjectif; tout mot qui représente l'existence simultanée d'un nom et d'une qualité est un verbe; tout mot qui marque les rapports de situation, direction, cause, etc., est une préposition, le sujet est l'objet de la qualité; le régime est ce qui est sous la dépendance de la qualité. Montrez de nombreux exemples de ces mots; faites soigneusement distinguer une proposition principale d'une incidente, une proposition directe d'une inverse; faites mettre chaque mot à sa place logique, retrouver le verbe être dans toutes les combinaisons.

Pour apprendre l'orthographe d'usage, il suffit que l'élève connaisse les variations du temps et du genre, et lise chaque page des dictées qu'elle fera, jusqu'à ce qu'elle soit à peu près sûre de l'écrire sans faute sous la dictée: car la dictée n'est pas pour apprendre l'orthographe, mais pour s'assurer qu'on la retient, et signaler les mots que l'on a besoin d'écrire dix ou quinze fois, jusqu'à ce qu'on n'y laisse plus de fautes.

Quand votre élève est forte en grammaire générale, en analyse logique et en orthographe d'usage, passez à la grammaire particulière; divisez le nom en Nom et prénom; l'adjectif en Adjectif, participe, adverbe, article, etc.; donnez sur chaque chose les plus grands détails; exigez des analyses grammaticales raisonnées, et faites faire de nombreux exercices de syntaxe.

Pour l'Arithmétique, expliquez bien les principes; exigez que les élèves rendent compte de tous les détails de leurs opérations; de l'arithmétique passez à l'algèbre, puis à la Géométrie, dont elles ont pris le goût avec les jouets de Frœbel.

Chaque semaine, conduisez vos élèves une fois au cabinet zoologique; une autre, dans les galeries minéralogiques; une autre, enfin, au jardin botanique.

Excitez leur curiosité, leur attention, de manière à ce que chacune retienne bien une chose. De retour, faites-les dessiner ce qu'elles ont vu, puis donnez à chacune, tout haut, le nom du pays natal de l'animal, de la plante, du minéral qu'elle a remarqué; les mœurs de l'un, les usages auxquels sont employés les autres dans l'industrie, la médecine, etc. Nommez les acclimateurs, les inventeurs, afin que les élèves sentent le progrès en toutes choses. Profitez de ces leçons pour donner l'esquisse de la géographie naturelle et politique du pays, et engagez l'élève à en faire la carte, à relater tout ce que vous lui en avez dit, à rechercher et à décrire tous les animaux, toutes les plantes, tous les minéraux de ce pays.

Comme à chaque instant vous êtes obligée de dire à l'élève: cet animal, cette plante sont de tel ordre, de telle famille, elle sera désireuse d'apprendre la classification des sciences qu'elle étudie, ce qui abrégera beaucoup votre tâche, et vous donnera occasion de faire observer que les classifications ne sont que des méthodes artificielles, créées par l'esprit humain, à cause de son insuffisance; qu'elles ne tiennent compte que de certains points de ressemblance, et négligent les différences souvent très nombreuses; qu'en conséquence, elles ne représentent pas la nature, mais certains rapports généraux découverts par nous.