Répondez sans hésiter, Madame: tu me poses la question qui tourmente le plus les esprits élevés depuis l'origine de notre espèce; et à laquelle on ne peut répondre qu'à l'aide d'hypothèses invérifiables. Tu le sais, notre Raison n'est faite que pour connaître les phénomènes et leurs lois, non pour connaître l'essence des choses ni les causes premières qui ne sont pas du domaine de la science.

De ce que nous ne pouvons connaître le côté fixe des phénomènes, s'ensuit-il que nous devions le nier? Ce serait absurde: puisque cette fixité est un phénomène perçu par la Raison.

Nous est-il interdit de former une hypothèse sur cette chose dont la nature se dérobe à la connaissance? Non; mais prends garde! Rappelle-toi qu'une hypothèse ne peut être tout au plus qu'une probabilité. N'oublie pas non plus que la Raison et la Science te démontrent que tout est composé, conséquemment étendu, divisible, limité, en relation; que la diversité est la condition de l'unité, et qu'un être est d'autant plus parfait qu'il est plus composé. D'autre part, ton sentiment te dit que les lois qui régissent l'ensemble des choses ne se contredisent pas; que les lois qui régissent ta pensée sont identiques à celles de l'univers: tu ne peux donc accepter ou créer une hypothèse fondée sur le simple, l'inétendu, l'indivisible, l'absolu, l'infini. Ces mots n'ont aucun sens pour la pensée, et sont contradictoires à la Raison et à la Science. Il serait absurde, tu dois le comprendre, de prétendre les justifier, en alléguant l'existence d'un ordre de choses régi par des lois opposées à celles de la Raison et de l'univers. Qui a vu cet ordre de choses? Qui oserait prétendre, sans preuves possibles, que cet univers, que nous croyons un, est contradictoire à lui-même?

C'est en dirigeant ainsi vos élèves, Madame, en les préservant avec soin de la maladie métaphysique, que vous les préserverez en même temps des vices intellectuels en si grande vogue aujourd'hui. Ce ne seront pas elles qui prendront des lois pour des êtres en soi; discuteront gravement sur les causes premières et les essences, comme si elles avaient reçu leurs confidences intimes; généraliseront des faits exceptionnels; rangeront sous une loi des phénomènes qui n'y sont pas soumis; nieront des faits bien observés, sous prétexte qu'ils ne rentrent pas dans le cadre des lois connues; tireront d'un fait des conséquences qu'il ne contient pas; introduiront la classification dans ce qui ne saurait la comporter; établiront de fausses séries; bâtiront des hypothèses sur des pointes d'aiguille. Non, elles considéreront toute théorie scientifique comme une solution provisoire, un point d'interrogation, et toute hypothèse ou théorie contradictoire à la Raison et aux faits prouvés, n'attirera que leur dédain.

Vos élèves observent bien, raisonnent bien, ont une idée générale et précise des sciences naturelles, de la Physique, de la Chimie, de l'Anatomie, de la Physiologie, de l'hygiène; elles savent leur langue, ont de bonnes notions d'Astronomie, de Mathématiques; peuvent classer un animal, une plante, un minéral et connaissent sommairement la géographie et l'histoire des peuples des contrées dont elles ont étudié les produits: elles ont la Philosophie, la Morale et la Sociologie pratiques; elles croient à la loi du Progrès; elles savent ce qu'est l'humanité, ce qu'elles lui doivent, car vous leur avez dit: si c'est la nature qui a créé ces animaux, c'est le génie et le travail de notre espèce qui les ont domptés;

Si c'est la nature qui a créé toute ces substances solides, c'est le génie et le travail de notre espèce qui les ont transformés en édifices, et en maisons pour nous abriter;

Si c'est la nature qui fournit le marbre et la pierre, c'est le génie et le travail de notre espèce qui en font des statues, des ornements, des objets d'utilité;

Si c'est la nature qui a créé le lin, le chanvre, si c'est elle qui fournit les matériaux dont on extrait les couleurs, c'est le génie et le travail humains qui les transforment en vêtements, en riches peintures;

Si c'est la nature qui donne les métaux, c'est le génie et le travail humain qui les épurent, les façonnent, et en font des remplaçants de nos forces musculaires, des aides infatigables, des ornements;

Si c'est la nature qui a créé nos facultés, c'est notre génie et notre travail qui les ont développées, de plus en plus perfectionnées, et créé par elles, l'art, la science, l'industrie, la Société, la Justice progressive.