Anti substantialistes et anti réalistes par éducation, elles ne croiront qu'aux individus; les phénomènes seront pour elles les seules choses en soi; les espèces qui n'existent que dans et par les individus, seront soupçonnées de n'être que des étapes progressives, des manifestations, des formes de la loi de Progrès inhérente à tout ce qui est. De ces inductions, sortira la négation de la mort qui ne sera plus pour vos enfants qu'une transformation plus profonde de l'individu, du principe ou loi d'unité de chaque être.

Vos élèves sauront que si la justice est la loi de la conscience morale, c'est qu'elle est une loi de l'univers; que si cette même conscience regarde la félicité comme une conséquence obligée de la justice, c'est qu'il est dans la nature des choses que cette harmonie existe: or, comme l'étude de l'Histoire et l'expérience leur prouveront que cette harmonie n'existe pas sur cette terre, elles en induiront qu'elle doit exister ailleurs.

Ces inductions et beaucoup d'autres dont nous n'avons pas à parler ici, parce que nous ne traitons pas de dogmes, étant légitimes pour une conscience droite, conduiront vos enfants à se formuler une croyance; c'est pour cela que j'estime que vous pouvez sans scrupule en déposer une dans leurs jeunes cœurs.

Quant à votre crainte de voir la religion ébranlée dans l'esprit de vos élèves par la certitude qu'elles auront plus tard que toute religion positive est un produit de la conscience, vous n'avez pas à vous en préoccuper, si vous avez pris le soin de mettre l'hypothèse religieuse en accord parfait avec la science, la morale et la raison. Nous n'avons nul besoin d'une Révélation divine pour croire.

Est-ce que le savant ne croit pas à sa théorie? Vos élèves d'ailleurs, ne sauront-elles pas que la base de toute certitude est dans la foi? Est-ce que, pour acquérir des connaissances, nous ne devons pas, préalablement, faire acte de foi envers l'existence des corps extérieurs, la constance des lois qui régissent les choses, l'existence de nos facultés et la valeur positive de leur appréciation? Vos élèves ne savent-elles pas que, même ces choses admises sans preuve, tout repose, pour l'avenir sur la probabilité? Qui pourrait prouver que le soleil se lèvera demain, que le fer ne deviendra pas mou comme du coton, que ce qui était nourriture hier ne sera pas poison demain? Personne ni rien, sinon notre foi que l'univers et les lois qui régissent les choses demeurent, sont persistants? La raison de vos élèves ne saurait être ni révoltée, ni effrayée d'avoir la foi pour couronnement puisqu'elle l'a pour base. Être suspendus entre deux abîmes de foi, ne nous épouvante pas: ce qui nous fait reculer, c'est de trouver la contradiction sur le terrain où les deux abîmes se rencontrent: c'est cette contradiction que vous devez éviter par dessus toutes choses.

Donnez donc de bonne heure une religion positive à vos enfants, mais entendez-le bien, une religion qui ne soit que l'épanouissement poétique de tous vos enseignements.

Vous leur aurez démontré que tout est limité, composé, relatif; que le degré de perfection des êtres est en raison de leur complication; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur représenter la Divinité comme simple, infinie, absolue.

L'étude de la Biologie leur aura prouvé que, si elles sont supérieures aux animaux, c'est parce qu'elles sont plus composées qu'eux et ont un plus grand nombre de facultés; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur enseigner que ce qui persistera en elles sera d'autant plus parfait qu'il sera plus simple.

Toutes leurs études leur auront démontré que l'humanité progressive, s'est élevée et s'élève incessamment de l'animalité et du mal vers l'humanité et le bien; qu'elle est l'auteur de sa justice, de sa vertu, aussi bien que de ses sciences, de ses arts, de son industrie, vous ne pourriez leur enseigner, sans contradiction, que cette humanité est déchue, incapable de rien par elle-même et reçoit d'en haut la Justice.

Elles sauront qu'avec la pratique du bien, notre tâche ici bas est la culture du globe, les créations scientifiques, industrielles et artistiques; le perfectionnement de la société et des lois, afin de créer, pour tous, la plus grande somme de bien-être et de liberté, vous ne pourriez donc leur enseigner, sans contradiction, que la terre est une vallée de larmes dont elles doivent se détourner avec horreur; que le monde ou la société est haïssable; qu'il faut le mépriser et le fuir, et que la science, qui est le certain, doit être subordonnée au dogme, qui n'est que l'hypothèse.