Elles seront convaincues que le travail est notre gloire; que c'est par lui que nous remplissons notre destinée, et que nous nous rendons semblables aux puissances qui régissent l'univers; que plus l'être est parfait, plus il travaille; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur enseigner que le travail est un châtiment, une marque de dégradation.
Elles seront assez développées sous le rapport de la Justice, pour savoir que toute faute est personnelle, que toute punition a pour but l'amendement du coupable, et doit être proportionnée à l'intention et à la gravité du délit; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur représenter la Divinité vouant la race humaine au malheur et au crime pour le péché d'un seul; sévissant dans un but de vengeance, non d'amélioration, condamnant la créature punie à vouloir éternellement le mal, ce qui équivaut, dans le législateur tout puissant, à l'amour du mal.
Elles sauront que le bien et le mal moral sont des faits de liberté et que chacun doit, logiquement, subir les conséquences de ses actes pour qu'il y ait Justice; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur enseigner que, quelles que soient leurs œuvres, elles sont prédestinées par la volonté divine, à un bonheur ou à un malheur éternel.
Elles seront persuadées que nous sommes solidaires, que nul ne saurait pécher sans que la société ne soit en partie coupable, conséquemment en partie responsable; que toute faute est à la fois individuelle et sociale; que nous sommes liés comme les organes d'un même corps; vous ne pourriez donc, sans les démoraliser et contredire tous vos enseignements, leur dire qu'on peut se sauver seul, et que, si elles sont sauvées, elles auront du bonheur à voir souffrir à leurs semblables des supplices atroces et sans fin.
Dans ce qu'elles voient, savent, connaissent, elles constateront la loi de progrès, c'est à dire de mouvement ascendant; la récompense des efforts de la nature et de l'humanité dans un accroissement de puissance et de travail; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur proposer pour idéal de récompense future la contemplation, le repos, la diminution de leurs énergies.
Elles sauront que la base du Droit est la liberté et l'égalité, elles aimeront et pratiqueront cette doctrine; vous ne pourriez donc, sans contradiction, leur représenter le monde futur comme une royauté despotique avec une hiérarchie de sujets.
Songez sérieusement à ce que je viens de vous dire, Madame; car votre responsabilité est des plus graves: il ne vous est permis, sous aucun prétexte, de contribuer à mettre la contradiction et le désordre dans la société, en les mettant dans l'intelligence et le cœur de vos élèves. Il faut que tout, en elles, converge vers un même but: donnez-leur donc une Religion qui, bien qu'au dessus de la Raison, ne lui soit pas contradictoire; qui, bien que n'étant la source d'aucun Droit ni d'aucun Devoir, appuie cependant l'un et l'autre.
Quelle que soit la vivacité de leur foi, vos élèves seront tolérantes et préservées de la folie mystique, car une nuance raisonnable de doute planera sur leur croyance: elles se diront sagement: je crois, mais je ne sais pas; et l'humanité a déjà passé par tant d'hypothèses! Les autres consciences individuelles ont, comme moi, l'aspiration religieuse, la croyance en l'immortalité personnelle; nous varions sur les détails; absolument parlant, qui se trompe? Tous nous croyons avoir raison; vivons donc en paix jusqu'à la démonstration de l'erreur par les faits; ou, si nous discutons, que ce soit en frères.
Vos élèves seront assez imbues de l'idéal social moderne, pour comprendre que la Religion est une manifestation individuelle, non une manifestation sociale; que l'État, qui représente la collectivité, ne peut légitimement s'inféoder à une secte quelconque; qu'en un mot, l'État ne doit pas avoir une religion positive, afin qu'aucune conscience ne soit opprimée.
Elles croiront assez à l'égalité et à la dignité humaines pour repousser tout sacerdoce organisé; on enseigne une science, non pas une hypothèse: on propose celle-ci, et jamais aucun prêtre ne se contenterait de ce sage et modeste rôle: c'est l'instituteur qui dirige l'enfant; l'adulte doit se diriger lui-même.