LA JEUNE FEMME. Cela me semble au contraire très injuste et fort peu raisonnable.

Si la femme est faible, imparfaite et l'homme fort et raisonnable, on doit moins exiger de la première que du dernier. Prétendre que la femme peut et doit être supérieure à l'homme en moralité, c'est avouer qu'elle possède plus que lui les facultés qui élèvent notre espèce au dessus des autres: c'est donc une contradiction.

Le sens moral donnant la puissance de se gouverner en vue d'un idéal de perfection, si la femme le possède plus que l'homme, que devient l'excellence de celui-ci qui avoue ne pouvoir vaincre ses instincts brutaux?

L'AUTEUR. Vous êtes trop curieuse, Madame; la Société se contredit, mais ne s'explique pas; elle n'est pas du tout philosophe. Elle a décidé que l'excellence de l'homme ne l'oblige point à vaincre toutes les passions qui nuisent à autrui, mais seulement celles qui ont pour point de mire la pièce de monnaie. S'il vous dérobe votre montre ou votre mouchoir, c'est un coquin digne de la prison; mais s'il vous dérobe votre joie, en séduisant votre fille, s'il la jette dans une voie de désordres et de honte, et vous expose à mourir de douleur, c'est un charmant garçon. Est-ce que vous vous seriez mis dans l'esprit que la moralité, l'honneur et l'avenir de votre fille eussent autant de valeur que votre montre ou votre mouchoir?

Dans une faute contre ce qu'on nomme la chasteté, l'unité de morale et la logique exigent qu'il y ait deux coupables, et l'équité prononce que le provocateur est plus coupable que le provoqué. Notre société modèle prétend qu'il n'y a qu'un coupable, le faible, le crédule, le provoqué; l'autre est un délicieux conquérant auquel sourient toutes les mères.

Ceci bien entendu, le Code déclare qu'une fille de quinze ans est seule responsable de ce qu'on nomme son honneur.

Il ne punit point le séducteur; donc il ne le reconnaît point coupable.

Si l'on enlève une mineure, si on la viole, si on la corrompt pour le compte d'autrui, on est puni, à la vérité, mais d'une manière fort insuffisante.

Une pauvre enfant de seize ou dix-sept ans est-elle devenue enceinte, le séducteur, presque toujours, l'abandonne. Que reste-t-il à l'imprudente? une vie brisée, un veuvage éternel, un enfant à élever. Si, pour apaiser son père furieux, elle lui montre des lettres qui prouvent la paternité du misérable, l'engagement qu'il a pris de reconnaître l'enfant et de pourvoir en partie à ses besoins, une promesse de mariage peut-être, le père répète ces dures paroles de la loi:

Toute promesse de mariage est nulle.