Mais une mère ne peut être la confidente de son fils, dit-on.
Pourquoi cela, Madame, si vous l'avez élevé de manière à ne vous point faire de confidences déshonorantes?
Il n'aurait pas à vous en faire, si vous l'aviez habitué à se vaincre, à respecter toute femme comme sa mère, toute petite fille comme sa sœur; à traiter autrui comme il trouve juste d'être traité; si tous lui aviez bien inculqué qu'il n'y a qu'une morale, à laquelle les deux sexes sont également astreints d'obéir; si vous lui aviez fait honorer, aimer et pratiquer le travail; si vous lui aviez dit que nous vivons pour nous perfectionner, pratiquer la Justice et la Bienveillance, et rendre à l'humanité ce qu'elle fait pour nous en nous protégeant, nous éclairant, nous moralisant, nous entourant de sécurité et de bien-être; qu'enfin notre gloire est de nous soumettre à la grande loi du Devoir.
Si vous l'aviez ainsi élevé, Madame, en surprenant chez votre fils les premiers signes du vif attrait que l'homme éprouve vers l'autre sexe, bien loin d'abandonner aux hasards de l'inexpérience l'éducation de cet instinct, vous feriez ce que vous avez fait pour les autres: vous apprendriez au jeune homme à le soumettre à une sage discipline.
Au lieu de répéter cette parole niaisement atroce: il faut que les jeunes gens jettent la gourme du cœur, vous prendriez affectueusement les mains de votre fils et, les yeux fixés sur les siens, vous lui diriez: Mon enfant, la nature veut qu'une femme t'attire désormais plus que moi, et maintienne ou détruise ce que j'ai si laborieusement élevé: Je n'en murmure pas: il faut que les choses soient ainsi. Mais ma tendresse et mon devoir exigent que je t'éclaire en cette grave circonstance. Dis-moi, si un jeune homme, pour satisfaire l'instinct qui s'éveille en toi maintenant, corrompait ta sœur, sacrifiait sa vie, que penserais-tu de lui? Que ferais-tu?
Le jeune homme, habitué dès l'enfance à pratiquer la Justice, ne manquerait pas de répondre: je penserais qu'il est pervers et lâche... Est-ce qu'on ne le punirait pas, ma Mère?
—Non, mon fils, le séducteur n'est pas puni par la loi.
—Eh! bien je le tuerais: car je rentre dans mon droit de justicier, quand la loi n'a pas pourvu.
—Bien, mon enfant. Ainsi tu ne seras à l'égard d'aucune jeune fille ni pervers ni lâche; tu ne mériteras pas de subir l'arrêt que tu as prononcé, c'est à dire d'être tué. Tu respecteras donc toutes les jeunes filles comme tu veux qu'on respecte ta sœur, comme tu voudrais qu'on respectât ta fille.
Autre question: que penserais-tu d'un homme qui m'aurait entraînée à trahir ton père; lui aurait enlevé mon cœur et mes soins; m'aurait détournée des graves devoirs de la maternité? Que penserais-tu de celui qui se conduirait ainsi à l'égard de ta propre compagne?