—L'amour, ma fille, subit des transformations auxquelles nous devons nous attendre et nous soumettre: au début, c'est une fièvre de l'âme; mais la fièvre est un état qui ne pourrait durer sans nuire à l'ensemble de la vie. Ton mari, tout en t'aimant plus profondément peut-être, t'aimera moins vivement qu'avant le Mariage. Ton amour se transformera, pourquoi le sien ne ferait-il pas de même?

Tu ne saurais imaginer que de désordres sont la suite de l'ignorance des femmes sur ce point, et de la vaine poursuite de l'idéal en amour. Ainsi beaucoup de femmes, croyant que leur mari ne les aime plus, parce qu'il les aime autrement, se détachent de lui, souffrent et trahissent leurs devoirs; d'autres rêvant la perfection dans l'homme aimé, croyant l'y trouver et se désabusant après la fièvre, s'éloignent de lui, l'accusant de les avoir trompées: elles en aiment d'autres avec la même illusion, suivie de la même désillusion, jusqu'à ce qu'arrive la vieillesse qui ne les guérit pas de leur chimère. Enfin il y en a d'autres qui, ne comprenant de l'amour que la première période, cessent d'aimer l'homme qui l'a franchie et courent après un autre amour qui leur apporte la même fièvre: celles-là, tu le comprends, n'ont pas la moindre idée des graves devoirs de la femme dans l'amour.

Ce que je viens de te dire des femmes est également vrai des hommes. Tu éviteras ces écueils, toi, ma fille, qui t'es habituée dès l'enfance à te soumettre à la Raison; qui sais que toute réalité est imparfaite; que l'habitude amortit les sentiments. Tu prendras donc l'homme qui te convient, tel qu'il est, te proposant de l'améliorer, de le rendre heureux; sachant d'avance que son amour se transformera sans s'éteindre, si tu sais si bien t'emparer de sa tendresse, de sa confiance et de son estime, qu'il trouve auprès de toi bon conseil, paix, aide et sécurité.

Tu es trop pure, ma fille, pour prévoir tous les piéges qui te seront tendus. C'est donc à moi d'armer ta jeune prudence: tu trouveras peut-être sur ta route des hommes mariés ou engagés à d'autres femmes qui, selon l'expression consacrée te feront la cour, et te débiteront mille sophismes pour justifier leur conduite.

—Leurs sophismes, ma mère, échouraient contre cette simple réponse: Monsieur, comme je serais désespérée qu'une femme m'enlevât celui que j'aime, que je la mépriserais et la haïrais, tous vos compliments ne pourront me persuader que je doive faire ce que je ne voudrais pas qu'on me fît. Si vous y revenez, je préviens la personne intéressée.

—C'est bien, mon enfant: mais si un jeune homme libre te parlait de tendresse, t'écrivait en secret?

—Ne pourrait-il avoir de bonnes raisons pour en agir ainsi, ma Mère?

—Aucune, mon enfant. Il faut que tu saches qu'aujourd'hui les hommes sont très corrompus; qu'une foule d'entre eux fuient le mariage, voltigent de femme en femme, abusent de notre crédulité, et se servent du langage le plus passionné pour nous jeter dans une voie de honte et de perdition. Or, mon enfant, sache le bien encore, c'est nous qui portons le poids des fautes de l'homme et des nôtres: les promesses verbales et écrites d'un homme ne l'engagent pas. Si, te laissant entraîner, tu devenais mère, l'enfant resterait à ta charge: il n'y aurait plus de mariage pour toi: je ne te parle point de notre douleur et de notre honte, ni des risques terribles auxquels tu exposerais ton frère, qui pourrait périr en punissant le vil séducteur que la loi ne punit pas. Si donc un homme te recherchait en se cachant de nous, c'est que ses intentions sont mauvaises, sois-en sure; c'est qu'il te considère comme un hochet qu'il se propose de briser quand il ne lui plaira plus. Or, ma fille, tu sais que la femme est créée pour être la digne compagne de l'homme, son égale; qu'elle n'est pas née pour lui être sacrifiée comme un objet de plaisir. Bien loin donc de te laisser séduire, profite de l'influence que ta jeunesse et ta grâce te donnent sur les hommes pour les rappeler à leurs devoirs: tu sauveras peut-être ainsi plusieurs femmes; tu donneras de ton sexe une meilleure opinion, et tu prépareras un bon exemple à ta fille en le donnant à tes compagnes, dont plusieurs le suivront afin de partager l'estime qui t'entourera: rappelle-toi toujours qu'aucun de nos actes ne nuit pas qu'à nous-mêmes; mais que nous sommes solidaires; qu'en conséquence, nul ne peut se perdre ni se sauver seul.

Encore un mot, mon enfant. Dans tes incertitudes, n'hésite pas à venir me confier ce qui te trouble: ne dis pas: ma mère est trop raisonnable pour que je lui fasse part de cela. N'est-ce pas en me refaisant enfant pour te comprendre, que j'ai pu remplir ma sainte tâche d'éducatrice? sois persuadée qu'il ne me sera pas plus difficile de me refaire jeune fille pour te comprendre, tout en demeurant mère tendre et expérimentée pour te conseiller.

Tu es libre: je ne suis pas ton censeur, mais ta sœur aînée qui t'aime avec dévouement, et veut ton bonheur par dessus toute chose. Pour me récompenser de mon amour et de mes longs soins, je ne te demande que d'être ta meilleure amie, c'est à dire celle devant laquelle on pense et sent tout haut. Est-ce trop te demander, à toi qui es ma joie et ma couronne?