II

Cette même mère qui vient de montrer à son fils pourquoi l'Amour doit être soumis à la Raison, à la Justice; qui vient de lui indiquer ce qu'il doit faire pour en vaincre le côté bestial, s'aperçoit également de l'éveil de cet instinct chez sa fille. Elle s'empare de son attention, gagne sa confiance, en lui révélant ce qui se passe en elle; en lui disant qu'à son âge, elle sentait de même.

—Jusqu'ici, continue-t-elle, tu n'as été qu'une enfant; maintenant commence ta carrière de femme. Tu désires l'affection d'un homme et ton cœur s'émeut à la douce pensée d'être mère. N'en rougis pas, ma fille: c'est légitime, à condition que tes désirs soient soumis à la Raison et à la loi du Devoir.

Bien des piéges vont être tendus sous tes pas; car les hommes de tout âge adressent à une jeune fille mille paroles flatteuses, et l'entourent d'hommages qui la rendent vaine et coquette, si elle a la faiblesse de s'en laisser enivrer. Persuade-toi bien que toutes ces adorations ne s'adressent pas personnellement à toi, mais à ta jeunesse, au brillant de tes yeux, au velouté de ta peau, et que fusses-tu beaucoup meilleure que tu n'es, très supérieure en intelligence, ces mêmes hommes seraient strictement et froidement polis, si tu avais trente ans de plus. Cette pensée, présente à ton esprit, te fera sourire de leur jargon frivole et banal, et te préservera de plusieurs faiblesses, telles que la rivalité de toilette, les petites jalousies, le défaut ridicule de faire la petite fille à cinquante ans.

Ne devant épouser qu'un homme, il te suffit donc d'être aimée d'un seul de la manière que tu le souhaites. Une femme qui se comporte volontairement de manière à capter le cœur de plusieurs hommes, et leur laisse croire qu'ils sont préférés chacun en particulier, est une indigne coquette qui pèche contre la Justice et la Bienveillance: contre la Justice, en ce qu'elle demande un sentiment qu'elle ne paie pas de retour; qu'elle agit à l'égard d'autrui comme elle trouverait inéquitable qu'on agît envers elle; contre la Bienveillance, en ce qu'elle risque de faire souffrir des cœurs sincères, et sacrifie leur repos à une jouissance de vanité: une telle femme, mon enfant, est méprisable: elle est une dangereuse ennemie de son sexe: d'abord parce qu'elle en donne une mauvaise opinion, puis parce qu'elle est l'ennemie du repos des autres femmes: je te sais trop simple, trop vraie, trop digne, pour craindre de te voir tomber dans de pareils écarts.

Tu m'as avoué que ta jeune imagination rêvait un homme. Bien loin de chasser cet idéal, aie-le toujours présent à ton esprit, beaucoup moins sous son aspect physique que sous celui de l'intelligence, de la moralité, du travail. Cette image-là te préservera mieux que tous mes conseils, que toute la surveillance que je pourrais, mais ne voudrai jamais exercer, parce que ce serait indigne de toi et de moi.

N'oublie pas toutefois qu'un idéal est un absolu; que la réalité est toujours défectueuse: ne cherche donc pas dans l'homme auquel tu donneras ton cœur, un idéal réalisé; mais les qualités et facultés qui lui permettront, avec ton aide, de se rapprocher de ce que tu désires le voir. Toi-même es l'idéal d'un homme, non telle que tu es, mais telle qu'il t'aidera à devenir.

J'insiste sur ce point, ma fille, parce que rien n'est plus dangereux que de prétendre trouver l'idéal dans la réalité: cela nous rend trop difficiles, peu indulgents; et si nous avons l'imagination vive et peu de Raison, nous rend malheureux et nous entraîne dans mille écarts.

Tu sais et sens que le but de l'amour, c'est le Mariage: or un de tes devoirs d'amante et d'épouse, est le perfectionnement de celui auquel tu seras liée. Tu seras avec lui dans deux rapports différents: d'abord sa fiancée, puis son épouse. Ta puissance modificatrice, dans le premier cas, s'exercera en raison directe du désir qu'il aura de te plaire et de te mériter; dans le second, en proportion de sa confiance, de son estime et de sa tendresse pour toi. Dans le premier cas, il voudra se modifier; dans le second, il se modifiera sans le savoir.

—Comment, ma mère, est-ce qu'il ne m'aimera pas toujours de même!