Madame la Dauphine conta ensuite tout ce qui s'étoit passé sur l'Angleterre. "J'ai appris ce que je viens de vous dire, continua-t-elle, de Monsieur d'Anville,[1] et il m'a dit ce matin que le Roi envoya querir hier au soir Monsieur de Nemours, sur des lettres de Lignerolles, qui demande à revenir, et qui écrit au Roi qu'il ne peut plus soutenir auprès de la Reine d'Angleterre les retardements de Monsieur de Nemours; qu'elle commence à s'en offenser, et qu'encore qu'elle n'eût point donné de parole positive, elle en avoit assez dit pour faire hasarder un voyage. Le Roi lut cette lettre à Monsieur de Nemours, qui, au lieu de parler sérieusement, comme il avoit fait dans les commencements, ne fit que rire, que badiner, et se moquer des espérances de Lignerolles. Il dit que toute l'Europe condamneroit son imprudence s'il hasardoit d'aller en Angleterre comme un prétendu mari de la Reine, sans être assuré du succès. 'Il me semble aussi, ajouta-t-il, que je prendrois mal mon temps de faire ce voyage présentement, que le Roi d'Espagne fait de si grandes instances pour épouser cette Reine. Ce ne seroit peut-être pas un rival bien redoutable dans une galanterie; mais je pense que dans un mariage Votre Majesté ne me conseilleroit pas de lui disputer quelque chose.'—'Je vous le conseillerois en cette occasion, reprit le Roi; mais vous n'auriez rien à lui disputer. Je sais qu'il a d'autres pensées, et quand il n'en auroit pas, la Reine Marie s'est trop mal trouvée du joug de l'Espagne pour croire que sa sœur le veuille reprendre, et qu'elle se laisse éblouir à l'éclat de tant de couronnes jointes ensemble.'—'Si elle ne s'en laisse pas éblouir, repartit Monsieur de Nemours, il y a apparence qu'elle voudra se rendre heureuse par l'amour. Elle a aimé le milord Courtenay[1] il y a déjà quelques années; il étoit aussi aimé de la Reine Marie, qui l'auroit épousé du consentement de l'Angleterre, sans qu'elle connût que la jeunesse et la beauté de sa sœur Elisabeth le touchoient davantage que l'espérance de régner. Votre Majesté sait que les violentes jalousies qu'elle en eut la portèrent à les mettre l'un et l'autre en prison, à exiler ensuite le milord Courtenay, et la déterminèrent enfin à épouser le Roi d'Espagne. Je crois qu'Elisabeth, qui est présentement sur le trône, rappellera bientôt ce milord, et qu'elle choisira un homme qu'elle a aimé, qui est fort aimable, qui a tant souffert pour elle, plutôt qu'un autre qu'elle n'a jamais vu.'—'Je serois de votre avis, repartit le Roi, si Courtenay vivoit encore; mais j'ai su depuis quelques jours qu'il est mort à Padoue, où il étoit relégué. Je vois bien, ajouta-t-il en quittant Monsieur de Nemours, qu'il faudroit faire votre mariage comme on feroit celui de Monsieur le Dauphin, et envoyer épouser la Reine d'Angleterre par des ambassadeurs.'

"Monsieur d'Anville et Monsieur le Vidame, qui étoient chez le Roi avec M. de Nemours, sont persuadés que c'est cette même passion dont il est occupé qui le détourne d'un si grand dessein. Le Vidame, qui le voit de plus près que personne, a dit à Madame de Martigues que ce prince est tellement changé qu'il ne le reconnoît plus; et, ce qui l'étonne davantage, c'est qu'il ne lui voit aucun commerce, ni aucunes heures particulières où il se dérobe; en sorte qu'il croit qu'il n'a point d'intelligence avec la personne qu'il aime; et c'est ce qui fait méconnoître Monsieur de Nemours, de lui voir aimer une femme qui ne répond point à son amour."

Quel poison pour Madame de Clèves que le discours de Madame la Dauphine! Le moyen de ne pas se reconnoître pour cette personne dont on ne savoit point le nom, et le moyen de n'être pas pénétrée de reconnoissance et de tendresse en apprenant, par une voie qui ne lui pouvoit être suspecte, que ce prince, qui touchoit déjà son cœur, cachoit sa passion à tout le monde, et négligeoit pour l'amour d'elle les espérances d'une couronne? Aussi ne peut-on représenter ce qu'elle sentit et le trouble qui s'éleva dans son âme. Si Madame la Dauphine l'eût regardée avec attention, elle eût aisément remarqué que les choses qu'elle venoit de dire ne lui étoient pas indifférentes; mais, comme elle n'avoit aucun soupçon de la vérité, elle continua de parler sans y faire de réflexion. "Monsieur d'Anville, ajouta-t-elle, qui, comme je vous viens de dire, m'a appris tout ce détail, m'en croit mieux instruite que lui, et il a une si grande opinion de mes charmes, qu'il est persuadé que je suis la seule personne qui puisse faire de si grands changements en Monsieur de Nemours."

Ces dernières paroles de Madame la Dauphine donnèrent une autre sorte de trouble à Madame de Clèves que celui qu'elle avoit eu quelques moments auparavant. "Je serois aisément de l'avis de Monsieur d'Anville, répondit-elle, et il y a beaucoup d'apparence, Madame, qu'il ne faut pas moins qu'une princesse telle que vous pour faire mépriser la Reine d'Angleterre."

"Je vous l'avouerois si je le savois, repartit Madame la Dauphine, et je le saurois s'il étoit véritable. Ces sortes de passions n'échappent point à la vue de celles qui les causent; elles s'en aperçoivent les premières. Monsieur de Nemours ne m'a jamais témoigné que de légères complaisances; mais il y a néanmoins une si grande différence de la manière dont il a vécu avec moi à celle dont il y vit présentement, que je puis vous répondre que je ne suis pas la cause de l'indifférence qu'il a pour la couronne d'Angleterre.

"Je m'oublie avec vous, ajouta Madame la Dauphine, et je ne me souviens pas qu'il faut que j'aille voir Madame.[1] Vous savez que la paix est quasi conclue; mais vous ne savez pas que le Roi d'Espagne n'a voulu passer aucun article qu'à condition d'épouser cette princesse, au lieu du prince don Carlos, son fils. Le Roi a eu beaucoup de peine à s'y résoudre; enfin il y a consenti, et il est allé tantôt annoncer cette nouvelle à Madame. Je crois qu'elle sera inconsolable: ce n'est pas une chose qui puisse plaire d'épouser un homme de l'âge et de l'humeur du Roi d'Espagne, surtout à elle, qui a toute la joie que donne la première jeunesse jointe à la beauté, et qui s'attendoit d'épouser un jeune prince pour qui elle a de l'inclination sans l'avoir vu. Je ne sais si le Roi trouvera en elle toute l'obéissance qu'il désire; il m'a chargée de la voir, parce qu'il sait qu'elle m'aime, et qu'il croit que j'aurai quelque pouvoir sur son esprit. Je ferai ensuite une autre visite bien différente: j'irai me réjouir avec Madame, sœur du Roi. Tout est arrêté pour son mariage avec Monsieur de Savoie, et il sera ici dans peu de temps. Jamais personne de l'âge de cette princesse n'a eu une joie si entière de se marier. La Cour va être plus belle et plus grosse qu'on ne l'a jamais vue; et, malgré votre affliction, il faut que vous veniez nous aider à faire voir aux étrangers que nous n'avons pas de médiocres beautés."

Après ces paroles, Madame la Dauphine quitta Madame de Clèves, et le lendemain le mariage de Madame fut su de tout le monde. Les jours suivants, le Roi et les Reines allèrent voir Madame de Clèves. Monsieur de Nemours, qui avoit attendu son retour avec une extrême impatience, et qui souhaitoit ardemment de lui pouvoir parler sans témoins, attendit pour aller chez elle l'heure que tout le monde en sortiroit, et qu'apparemment il ne reviendroit plus personne. Il réussit dans son dessein, et il arriva comme les dernières visites[1] en sortoient.

Cette princesse étoit sur son lit[2]; il faisoit chaud, et la vue de M. de Nemours acheva de lui donner une rougeur qui ne diminuoit pas sa beauté. Il s'assit vis-à-vis d'elle, avec cette crainte et cette timidité que donnent les véritables passions. Il demeura quelque temps sans pouvoir parler; Madame de Clèves n'étoit pas moins interdite, de sorte qu'ils gardèrent assez longtemps le silence. Enfin Monsieur de Nemours prit la parole, et lui fit des compliments sur son affliction. Madame de Clèves, étant bien aise de continuer la conversation sur ce sujet, parla assez longtemps de la perte qu'elle avoit faite; et enfin elle dit que, quand le temps auroit diminué la violence de sa douleur, il lui en demeureroit toujours une si forte impression, que son humeur en seroit changée.

"Les grandes afflictions et les passions violentes, repartit Monsieur de Nemours, font de grands changements dans l'esprit, et, pour moi, je ne me reconnois pas depuis que je suis revenu de Flandres. Beaucoup de gens ont remarqué ce changement, et même Madame la Dauphine m'en parloit encore hier."

"Il est vrai, repartit Madame de Clèves, qu'elle l'a remarqué, et je crois lui en avoir ouï dire quelque chose."