"Je ne suis pas fâché, Madame, répliqua Monsieur de Nemours, qu'elle s'en soit aperçue; mais je voudrois qu'elle ne fût pas seule à s'en apercevoir. Il y a des personnes à qui on n'ose donner d'autres marques de la passion qu'on a pour elles que par les choses qui ne les regardent point; et, n'osant leur faire paroître qu'on les aime, on voudroit du moins qu'elles vissent que l'on ne veut être aimé de personne. L'on voudroit qu'elles sussent qu'il n'y a point de beauté, dans quelque rang qu'elle pût être, que l'on ne regardât avec indifférence, et qu'il n'y a point de couronne que l'on voulût acheter au prix de ne les voir jamais. Les femmes jugent d'ordinaire de la passion qu'on a pour elles, continua-t-il, par le soin qu'on prend de leur plaire et de les chercher; mais ce n'est pas une chose difficile, pour peu qu'elles soient aimables.[1] Ce qui est difficile, c'est de ne s'abandonner pas au plaisir de les suivre, c'est de les éviter, par la peur de laisser paroître au public, et quasi à elles-mêmes, les sentiments que l'on a pour elles; et, ce qui marque encore mieux un véritable attachement, c'est de devenir entièrement opposé à ce que l'on étoit, et de n'avoir plus d'ambition ni de plaisirs, après avoir été toute sa vie occupé de l'un et de l'autre."

Madame de Clèves entendoit aisément la part qu'elle avoit à ces paroles. Il lui sembloit qu'elle devoit y répondre et ne les pas souffrir. Il lui sembloit aussi qu'elle ne devoit pas les entendre, ni témoigner qu'elle les prît pour elle; elle croyoit devoir parler, et croyoit ne devoir rien dire. Le discours de Monsieur de Nemours lui plaisoit et l'offensoit quasi également; elle y voyoit la confirmation de tout ce que lui avoit fait penser Madame la Dauphine; elle y trouvoit quelque chose de galant et de respectueux, mais aussi quelque chose de hardi et de trop intelligible. L'inclination qu'elle avoit pour ce prince lui donnoit un trouble dont elle n'étoit pas maîtresse. Les paroles les plus obscures d'un homme qui plaît donnent plus d'agitation que des déclarations ouvertes d'un homme qui ne plaît pas. Elle demeuroit donc sans répondre, et Monsieur de Nemours se fût aperçu de son silence, dont il n'auroit peut-être pas tiré de mauvais présage, si l'arrivée de Monsieur de Clèves n'eût fini la conversation et sa visite.

Madame de Clèves étoit si occupée de ce qui venoit de se passer, qu'à peine pouvait-elle cacher la distraction de son esprit. Quand elle fut en liberté de rêver, elle connut bien qu'elle s'étoit trompée lorsqu'elle avoit cru n'avoir plus que de l'indifférence pour Monsieur de Nemours. Ce qu'il lui avoit dit avoit fait toute l'impression qu'il pouvoit souhaiter, et l'avoit entièrement persuadée de sa passion. Les actions de ce prince s'accordoient trop bien avec ses paroles pour laisser quelque doute à cette princesse. Elle ne se flatta plus de l'espérance de ne le pas aimer; elle songea seulement à ne lui en donner jamais aucune marque. C'étoit une entreprise difficile, dont elle connoissoit déjà les peines: elle savoit que le seul moyen d'y réussir étoit d'éviter la présence de ce prince; et, comme son deuil lui donnoit lieu d'être plus retirée que de coutume, elle se servit de ce prétexte pour n'aller plus dans les lieux où il la pouvoit voir. Elle étoit dans une tristesse profonde; la mort de sa mère en paroissoit la cause, et l'on n'en cherchoit point d'autre.

Monsieur de Nemours étoit désespéré de ne la voir presque plus; et, sachant qu'il ne la trouveroit dans aucune assemblée et dans aucun des divertissements où étoit toute la Cour, il ne pouvoit se résoudre d'y paroître; il feignit une passion grande pour la chasse, et il en faisoit des parties les mêmes jours qu'il y avoit des assemblées chez les Reines. Une légère maladie lui servit longtemps de prétexte pour demeurer chez lui, et pour éviter d'aller dans tous les lieux où il savoit bien que Madame de Clèves ne seroit pas.

Monsieur de Clèves fut malade à peu près dans le même temps. Madame de Clèves ne sortit point de sa chambre pendant son mal; mais quand il se porta mieux, qu'il vit du monde, et entr'autres Monsieur de Nemours, qui, sur le prétexte d'être encore foible, y passoit la plus grande partie du jour, elle trouva qu'elle n'y pouvoit plus demeurer; elle n'eut pas néanmoins la force d'en sortir les premières fois qu'il y vint: il y avoit trop longtemps qu'elle ne l'avoit vu pour se résoudre à ne le voir pas. Ce prince trouva le moyen de lui faire entendre, par des discours qui ne sembloient que généraux, mais qu'elle entendoit néanmoins, parce qu'ils avoient du rapport à ce qu'il lui avoit dit chez elle, qu'il alloit à la chasse pour rêver, et qu'il n'alloit pas aux assemblées parce qu'elle n'y étoit pas.

Elle exécuta enfin la résolution qu'elle avoit prise de sortir de chez son mari lorsqu'il y seroit; ce fut toutefois en se faisant une extrême violence. Ce prince vit bien qu'elle le fuyoit, et en fut sensiblement touché.

Monsieur de Clèves ne prit pas garde d'abord à la conduite de sa femme; mais enfin il s'aperçut qu'elle ne vouloit pas être dans sa chambre lorsqu'il y avoit du monde. Il lui en parla, et elle lui répondit qu'elle ne croyoit pas que la bienséance voulût qu'elle fût tous les soirs avec ce qu'il y avoit de plus jeune à la Cour; qu'elle le supplioit de trouver bon qu'elle fît une vie plus retirée qu'elle n'avoit accoutumé; que la vertu et la présence de sa mère autorisoient beaucoup de choses qu'une femme de son âge ne pouvoit soutenir.

Monsieur de Clèves, qui avoit naturellement beaucoup de douceur et de complaisance pour sa femme, n'en eut pas en cette occasion, et il lui dit qu'il ne vouloit pas absolument qu'elle changeât de conduite. Elle fut prête de lui dire que le bruit étoit dans le monde que Monsieur de Nemours étoit amoureux d'elle; mais elle n'eut pas la force de le nommer. Elle sentit aussi de la honte de se vouloir servir d'une fausse raison, et de déguiser la vérité à un homme qui avoit si bonne opinion d'elle.

Quelques jours après, le Roi étoit chez la Reine à l'heure du cercle[1]; l'on parla des horoscopes et des prédictions. Les opinions étoient partagées sur la croyance que l'on y devoit donner. La Reine y ajoutoit beaucoup de foi: elle soutint qu'après tant de choses qui avoient été prédites, et que l'on avoit vu arriver, on ne pouvoit douter qu'il n'y eût quelque certitude dans cette science. D'autres soutenoient que, parmi ce nombre infini de prédictions, le peu qui se trouvoient véritables faisoit bien voir que ce n'étoit qu'un effet du hasard.

"J'ai eu autrefois beaucoup de curiosité pour l'avenir, dit le Roi; mais on m'a dit tant de choses fausses et si peu vraisemblables, que je suis demeuré convaincu que l'on ne peut rien savoir de véritable. Il y a quelques années qu'il vint ici un homme d'une grande réputation dans l'astrologie. Tout le monde l'alla voir: j'y allai comme les autres, mais sans lui dire qui j'étois, et je menai Monsieur de Guise et Descars; je les fis passer les premiers. L'astrologue néanmoins s'adressa d'abord à moi, comme s'il m'eût jugé le maître des autres; peut-être qu'il me connoissoit: cependant il me dit une chose qui ne me convenoit pas s'il m'eût connu. Il me prédit que je serois tué en duel.[2] Il dit ensuite à Monsieur de Guise qu'il seroit tué par derrière,[3] et à Descars qu'il auroit la tête cassée d'un coup de pied de cheval. Monsieur de Guise s'offensa quasi de cette prédiction, comme si on l'eût accusé de devoir fuir. Descars ne fut guère satisfait de trouver qu'il devoit finir par un accident si malheureux. Enfin, nous sortîmes tous très-mal contents de l'astrologue. Je ne sais ce qui arrivera à Monsieur de Guise et à Descars, mais il n'y a guère d'apparence que je sois tué en duel. Nous venons de faire la paix, le Roi d'Espagne et moi; et, quand nous ne l'aurions pas faite, je doute que nous nous battions, et que je le fisse appeler,[1] comme le Roi mon père fit appeler Charles-Quint."