Il s'en alla chez lui, et entra dans sa chambre que le jour ne commençoit qu'à paroître. Ce prince dormoit d'un sommeil tranquille; ce qu'il avoit vu le jour précédent de Madame de Clèves ne lui avoit donné que des idées agréables. Il fut bien surpris de se voir éveillé par le vidame de Chartres, et lui demanda si c'étoit pour se venger de ce qu'il lui avoit dit pendant le souper qu'il venoit troubler son repos. Le Vidame lui fit bien juger par son visage qu'il n'y avoit rien que de sérieux au sujet qui l'amenoit. "Je viens vous confier la plus importante affaire de ma vie, lui dit-il. J'ai laissé tomber cette lettre dont je parlois hier au soir; il m'est d'une conséquence extrême que personne ne sache qu'elle s'adresse à moi. Elle a été vue de beaucoup de gens qui étoient dans le jeu de paume, ou elle tomba hier; vous y étiez aussi, et je vous demande en grâce de vouloir bien dire que c'est vous qui l'avez perdue. Je vous prie, continua le Vidame, écoutez-moi sérieusement. Par cette aventure, je déshonore une personne qui m'a passionnément aimé, et qui est une des plus estimables femmes du monde; et, d'un autre côté, je m'attire une haine implacable qui me coûtera ma fortune, et peut-être quelque chose de plus."

"Je ne puis entendre tout ce que vous me dites, répondit Monsieur de Nemours; mais vous me faites entrevoir que les bruits qui ont couru de l'intérêt qu'une grande princesse prenoit à vous ne sont pas entièrement faux."

"Ils ne le sont pas aussi, repartit le vidame de Chartres; et plût à Dieu qu'ils le fussent! Je ne me trouverois pas dans l'embarras où je me trouve. Mais il faut vous raconter tout ce qui s'est passé pour vous faire voir tout ce que j'ai à craindre.

"Depuis que je suis à la Cour, la Reine m'a toujours traité avec beaucoup de distinction et d'agrément, et j'avois eu lieu de croire qu'elle avoit de la bonté pour moi; néanmoins, il n'y avoit rien de particulier, et je n'avois jamais songé à avoir d'autres sentiments pour elle que ceux du respect.[1] J'étois même fort amoureux de Madame de Thémines[2]: il est aisé de juger, en la voyant, qu'on peut avoir beaucoup d'amour pour elle quand on en est aimé, et je l'étois. Il y a près de deux ans que, comme la Cour étoit à Fontainebleau,[3] je me trouvai deux ou trois fois en conversation avec la Reine à des heures où il y avoit très peu de monde. Il me parut que mon esprit lui plaisoit, et qu'elle entroit dans tout ce que je disois. Un soir que le Roi et toutes les dames s'étoient allés promener à cheval dans la forêt, où elle n'avoit pas voulu aller, parce qu'elle s'étoit trouvée un peu mal, je demeurai auprès d'elle. Elle descendit au bord de l'étang, et quitta la main de ses écuyers pour marcher avec plus de liberté. Après qu'elle eut fait quelques tours, elle s'approcha de moi, et m'ordonna de la suivre. 'Je veux vous parler, me dit-elle, et vous verrez, par ce que je veux vous dire, que je suis de vos amies.' Elle s'arrêta à ces paroles, et, me regardant fixement: 'Vous êtes amoureux, continua-t-elle, et, parce que vous ne vous fiez peut-être à personne, vous croyez que votre amour n'est pas su; mais il est connu, et même des personnes intéressées. On vous observe; on sait les lieux où vous voyez votre maîtresse; on a dessein de vous y surprendre. Je ne sais qui elle est; je ne vous le demande point, et je veux seulement vous garantir des malheurs où vous pouvez tomber.' Voyez, je vous prie, quel piége me tendoit la Reine, et combien il étoit difficile de n'y pas tomber. Elle vouloit savoir si j'étois amoureux, et, en ne me demandant point de qui je l'étois, et en ne me laissant voir que la seule intention de me faire plaisir, elle m'ôtoit la pensée qu'elle me parlât par curiosité ou par dessein.

"Ainsi, je pris le parti de ne rien avouer à la Reine, et de l'assurer, au contraire, qu'il y avoit très-longtemps que j'avois abandonné le désir de me faire aimer des femmes dont je pouvois espérer de l'être, parce que je les trouvois quasi toutes indignes d'attacher un honnête homme, et qu'il n'y avoit que quelque chose fort au-dessus d'elles qui pût m'engager. 'Vous ne me répondez pas sincèrement, répliqua la Reine; je sais le contraire de ce que vous me dites. La manière dont je vous parle vous doit obliger à ne me rien cacher. Je veux que vous soyez de mes amis, continua-t-elle; mais je ne veux pas, en vous donnant cette place, ignorer quels sont vos attachements. Voyez si vous la voulez acheter au prix de me les apprendre: je vous donne deux jours pour y penser; mais, après ce temps-là, songez bien à ce que vous me direz, et souvenez-vous que si, dans la suite, je trouve que vous m'ayez trompée, je ne vous le pardonnerai de ma vie.'

"Au bout des deux jours que la Reine m'avoit donnés, comme j'entrois dans la chambre où toutes les dames étoient au cercle, elle me dit tout haut, avec un air grave qui me surprit: 'Avez-vous pensé à cette affaire dont je vous ai chargé, et en savez-vous la vérité?'—'Oui, Madame, lui répondis-je, et elle est comme je l'ai dite à Votre Majesté.'—'Venez ce soir, à l'heure que je dois écrire, répliqua-t-elle, et j'achèverai de vous donner mes ordres.'

"Je fis une profonde révérence, sans rien répondre, et ne manquai pas de me trouver à l'heure qu'elle m'avoit marquée. Je la trouvai dans la galerie où étoit son secrétaire et quelqu'unes de ses femmes. Sitôt qu'elle me vit, elle vint à moi et me mena à l'autre bout de la galerie. 'Hé bien! me dit-elle, est-ce après y avoir bien pensé que vous n'avez rien à me dire, et la manière dont j'en use avec vous ne mérite-t-elle pas que vous me parliez sincèrement?'—'C'est parce que je vous parle sincèrement, Madame, lui répondis-je, que je n'ai rien à vous dire; et je jure à Votre Majesté, avec tout le respect que je lui dois, que je n'ai d'attachement pour aucune femme de la Cour.'—'Je le veux croire, répartit la Reine, parce que je le souhaite; et je le souhaite parce que je désire que vous soyez entièrement attaché à moi. Je vous choisis pour vous confier tous mes chagrins et pour m'aider à les adoucir. Vous pouvez juger qu'ils ne sont pas médiocres. Je souffre en apparence sans beaucoup de peine l'attachement du Roi pour la duchesse de Valentinois; mais il m'est insupportable. Elle gouverne le Roi; elle le trompe; elle me méprise; tous mes gens sont à elle. La Reine ma belle-fille, fière de sa beauté et du crédit de ses oncles, ne me rend aucun devoir. Le maréchal de Saint-André est un jeune favori audacieux qui n'en use pas mieux avec moi que les autres. Le détail de mes malheurs vous feroit pitié. Je n'ai osé jusqu'ici me fier à personne; je me fie à vous: faites que je ne m'en repente point, et soyez ma seule consolation.'

"Les yeux de la Reine rougirent en achevant ces paroles; je pensai me jeter à ses pieds, tant je fus véritablement touché de la bonté qu'elle me témoignoit. Depuis ce jour-là, elle eut en moi une entière confiance, elle ne fit plus rien sans m'en parler, et j'ai conservé une liaison qui dure encore.

"Cependant, Madame de Thémines me fit voir qu'elle ne m'aimoit plus, et j'en fus si persuadé, que je fus contraint de ne la pas tourmenter davantage et de la laisser en repos. Quelque temps après, elle m'écrivit cette lettre que j'ai perdue.

"Comme je n'avois plus rien alors qui me partageât, la Reine étoit assez contente de moi; mais comme les sentiments que j'ai pour elle ne sont pas d'une nature à me rendre incapable de tout autre attachement, et que l'on n'est pas amoureux par sa volonté, je le suis devenu de Madame de Martigues,[1] pour qui j'avois déjà eu beaucoup d'inclination pendant qu'elle étoit Villemontais, fille de la Reine Dauphine. J'ai lieu de croire que je n'en suis pas haï: la discrétion que je lui fais paroître, et dont elle ne sait pas toutes les raisons, lui est agréable. La Reine n'a aucun soupçon sur son sujet; mais elle en a un autre qui n'est guère moins fâcheux. Comme Madame de Martigues est toujours chez la Reine Dauphine, j'y vais aussi beaucoup plus souvent que de coutume. La Reine s'est imaginée que c'est de cette princesse que je suis amoureux. Le rang de la Reine Dauphine, qui est égal au sien, et la beauté et la jeunesse qu'elle a au-dessus d'elle lui donnent une jalousie qui va jusques à la fureur, et une haine contre sa belle-fille qu'elle ne sauroit plus cacher.