"Voilà l'état où sont les choses à l'heure que je vous parle. Jugez quel effet peut produire la lettre que j'ai perdue, et que mon malheur m'a fait mettre dans ma poche pour la rendre à Madame de Thémines. Si la Reine voit cette lettre, elle connoîtra que je l'ai trompée, et que, presque dans le temps que je la trompois pour Madame de Thémines, je trompois Madame de Thémines pour une autre: jugez quelle idée cela lui peut donner de moi, et si elle peut jamais se fier à mes paroles. Si elle ne voit point cette lettre, que lui dirai-je? Elle sait qu'on l'a remise entre les mains de Madame la Dauphine: elle croira que Chastelart a reconnu l'écriture de cette Reine, et que la lettre est d'elle; elle s'imaginera que la personne dont on témoigne de la jalousie est peut-être elle-même; enfin il n'y a rien qu'elle n'ait lieu de penser, et il n'y a rien que je ne doive craindre de ses pensées. Ajoutez à cela que je suis vivement touché de Madame de Martigues; qu'assurément Madame la Dauphine lui montrera cette lettre, qu'elle croira écrite depuis peu. Ainsi je serai également brouillé et avec la personne du monde que j'aime le plus, et avec la personne du monde que je dois le plus craindre. Voyez, après cela, si je n'ai pas raison de vous conjurer de dire que la lettre est à vous, et de vous demander en grâce de l'aller retirer des mains de Madame la Dauphine."
"La proposition que vous me faites est un peu extraordinaire, dit Monsieur de Nemours, et mon intérêt particulier m'y peut faire trouver des difficultés; mais, de plus, si l'on a vu tomber cette lettre de votre poche, il me paroît difficile de persuader qu'elle soit tombée de la mienne."
"Je croyois vous avoir appris, répondit le Vidame, que l'on a dit à la Reine Dauphine que c'étoit de la vôtre qu'elle étoit tombée."
"Comment, reprit brusquement Monsieur de Nemours, qui vit dans ce moment les mauvais offices que cette méprise lui pouvoit faire auprès de Madame de Clèves, l'on a dit à la Reine Dauphine que c'est moi qui ai laissé tomber cette lettre!"
"Oui, reprit le Vidame, on le lui a dit, et ce qui a fait cette méprise, c'est qu'il y avoit plusieurs gentilshommes des Reines dans une des chambres du jeu de paume où étoient nos habits, et que vos gens et les miens les ont été querir. En même temps la lettre est tombée; ces gentilshommes l'ont ramassée et l'ont lue tout haut. Les uns ont cru qu'elle étoit à vous et les autres à moi. Chastelart, qui l'a prise, et à qui je viens de la faire demander, a dit qu'il l'avoit donnée à la Reine Dauphine, comme une lettre qui étoit à vous; et ceux qui en ont parlé à la Reine ont dit par malheur qu'elle étoit à moi; ainsi vous pouvez faire aisément ce que je souhaite et m'ôter de l'embarras où je suis."
Monsieur de Nemours se mit à rêver profondément, et le Vidame se doutant à peu près du sujet de sa rêverie: "Je crois bien, lui dit-il, que vous craignez de vous brouiller avec votre maîtresse; et je veux bien vous donner les moyens de faire voir à celle que vous aimez que cette lettre s'adresse à moi et non pas à vous. Voilà un billet de Madame d'Amboise, qui est amie de Madame de Thémines, et à qui elle s'est fiée de tous les sentiments qu'elle a eus pour moi. Par ce billet elle me redemande cette lettre de son amie, que j'ai perdue. Mon nom est sur le billet, et ce qui est dedans prouve, sans aucun doute, que la lettre que l'on me redemande est la même que l'on a trouvée. Je vous remets ce billet entre les mains, et je consens que vous le montriez à votre maîtresse pour vous justifier. Je vous conjure de ne perdre pas un moment et d'aller dès ce matin chez Madame la Dauphine."
Monsieur de Nemours le promit au vidame de Chartres, et prit le billet de Madame d'Amboise; néanmoins, son dessein n'étoit pas de voir la Reine Dauphine, et il trouvoit qu'il avoit quelque chose de plus pressé à faire. Il ne doutoit pas qu'elle n'eût déjà parlé de la lettre à Madame de Clèves, et il ne pouvoit supporter qu'une personne qu'il aimoit si éperdument eût lieu de croire qu'il eût quelque attachement pour une autre.
Il alla chez elle à l'heure qu'il crut qu'elle pouvoit être éveillée, et lui fit dire qu'il ne demanderoit pas à avoir l'honneur de la voir à une heure si extraordinaire si une affaire de conséquence ne l'y obligeoit. Madame de Clèves étoit encore au lit, l'esprit aigri et agité de tristes pensées qu'elle avoit eues pendant la nuit. Elle fut extrêmement surprise lorsqu'on lui dit que Monsieur de Nemours la demandoit. L'aigreur où elle étoit ne la fit pas balancer à répondre qu'elle étoit malade et qu'elle ne pouvoit lui parler.
Ce prince ne fut pas blessé de ce refus; une marque de froideur, dans un temps où elle pouvoit avoir de la jalousie, n'étoit pas un mauvais augure. Il alla à l'appartement de Monsieur de Clèves, et lui dit qu'il venoit de celui de Madame sa femme; qu'il étoit bien fâché de ne la pas pouvoir entretenir, parce qu'il avoit à lui parler d'une affaire importante pour le vidame de Chartres. Il fit entendre en peu de mots à Monsieur de Clèves la conséquence de cette affaire, et Monsieur de Clèves le mena [à l'heure même] dans la chambre de sa femme. Si elle n'eût point été dans l'obscurité, elle eût eu peine à cacher son trouble et son étonnement de voir entrer Monsieur de Nemours conduit par son mari. Monsieur de Clèves lui dit qu'il s'agissoit d'une lettre où l'on avoit besoin de son secours pour les intérêts du Vidame; qu'elle verroit avec Monsieur de Nemours ce qu'il y avoit à faire; et que pour lui, il s'en alloit chez le Roi, qui venoit de l'envoyer querir.
Monsieur de Nemours demeura seul auprès de Madame de Clèves, comme il le pouvoit souhaiter. "Je viens vous demander, Madame, lui dit-il, si Madame la Dauphine ne vous a point parlé d'une lettre que Chastelart lui remit hier entre les mains."