"A-t-on un ami au monde à qui on voulût faire une telle confidence, reprit Monsieur de Clèves, et voudroit-on éclaircir ses soupçons au prix d'apprendre à quelqu'un ce que l'on souhaiteroit de se cacher à soi-même? Songez plutôt, Madame, à qui vous avez parlé. Il est plus vraisemblable que ce soit par vous que par moi que ce secret soit échappé. Vous n'avez pu soutenir toute seule l'embarras où vous vous êtes trouvée, et vous avez cherché le soulagement de vous plaindre avec quelque confidente qui vous a trahie."

"N'achevez point de m'accabler, s'écria-t-elle, et n'ayez point la dureté de m'accuser d'une faute que vous avez faite. Pouvez-vous m'en soupçonner, et, puisque j'ai été capable de vous parler, suis-je capable de parler à quelque autre?"

L'aveu que Madame de Clèves avoit fait à son mari était une si grande marque de sa sincérité, et elle nioit si fortement de s'être confiée à personne, que Monsieur de Clèves ne savoit que penser. D'un autre côté, il étoit assuré de n'avoir rien redit; c'étoit une chose que l'on ne pouvoit avoir devinée; elle étoit sue: ainsi il falloit que ce fût par l'un des deux. Mais ce qui lui causoit une douleur violente étoit de savoir que ce secret étoit entre les mains de quelqu'un, et qu'apparemment il seroit bientôt divulgué.

Madame de Clèves pensoit à peu près les mêmes choses; elle trouvoit également impossible que son mari eût parlé et qu'il n'eût pas parlé: ce qu'avoit dit Monsieur de Nemours, que la curiosité pouvoit faire faire des imprudences à un mari, lui paroissoit se rapporter si juste à l'état de Monsieur de Clèves, qu'elle ne pouvoit croire que ce fût une chose que le hasard eût fait dire; et cette vraisemblance la déterminoit à croire que Monsieur de Clèves avoit abusé de la confiance qu'elle avoit en lui. Ils étoient si occupés l'un et l'autre de leurs pensées, qu'ils furent longtemps sans parler, et ils ne sortirent de ce silence que pour redire les mêmes choses qu'ils avoient déjà dites plusieurs fois, et demeurèrent le cœur et l'esprit plus éloigné et plus altéré qu'ils ne l'avoient encore eu.

Il est aisé de s'imaginer en quel état ils passèrent la nuit. Monsieur de Clèves avoit épuisé toute sa constance à soutenir le malheur de voir une femme qu'il adoroit touchée de passion pour un autre. Il ne lui restoit plus de courage; il croyoit même n'en devoir pas trouver dans une chose où sa gloire et son honneur étoient si vivement blessés. Il ne savoit plus que penser de sa femme; il ne voyoit plus quelle conduite il lui devoit faire prendre, ni comment il se devoit conduire lui-même; et il ne trouvoit de tous côtés que des précipices et des abîmes. Enfin, après une agitation et une incertitude très-longues, voyant qu'il devoit bientôt s'en aller en Espagne, il prit le parti de ne rien faire qui pût augmenter les soupçons ou la connaissance de son malheureux état. Il alla trouver Madame de Clèves, et lui dit qu'il ne s'agissoit pas de démêler entre eux qui avoit manqué au secret; mais qu'il s'agissoit de faire voir que l'histoire que l'on avoit contée étoit une fable où elle n'avoit aucune part; qu'il dépendoit d'elle de le persuader à Monsieur de Nemours et aux autres; qu'elle n'avoit qu'à agir avec lui avec la sévérité et la froideur qu'elle devoit avoir pour un homme qui lui témoignoit de l'amour; que, par ce procédé, elle lui ôteroit aisément l'opinion qu'elle eût de l'inclination pour lui; qu'ainsi, il ne falloit point s'affliger de tout ce qu'il auroit pu penser, parce que, si dans la suite elle ne faisoit paroître aucune foiblesse, toutes ses pensées se détruiroient aisément; et que, surtout, il falloit qu'elle allât au Louvre et aux assemblées comme à l'ordinaire.

Après ces paroles, Monsieur de Clèves quitta sa femme, sans attendre sa réponse. Elle trouva beaucoup de raison dans tout ce qu'il lui dit, et la colère où elle étoit contre Monsieur de Nemours lui fit croire qu'elle trouveroit aussi beaucoup de facilité à l'exécuter; mais il lui parut difficile de se trouver à toutes les cérémonies du mariage, et d'y paroître avec un visage tranquille et un esprit libre. Néanmoins, comme elle devoit porter la robe de Madame la Dauphine, et que c'étoit une chose où elle avoit été préférée à plusieurs autres princesses, il n'y avoit pas moyen d'y renoncer sans faire beaucoup de bruit et sans en faire chercher des raisons. Elle se résolut donc de faire un effort sur elle-même; mais elle prit le reste du jour pour s'y préparer et pour s'abandonner à tous les sentiments dont elle étoit agitée. Elle s'enferma seule dans son cabinet. De tous ses maux, celui qui se présentoit à elle avec le plus de violence étoit d'avoir sujet de se plaindre de Monsieur de Nemours, et de ne trouver aucun moyen de le justifier. Elle ne pouvoit douter qu'il n'eût conté cette aventure au vidame de Chartres; il l'avoit avoué, et elle ne pouvoit douter aussi, par la manière dont il avoit parlé, qu'il ne sût que l'aventure la regardoit. Comment excuser une si grande imprudence, et qu'étoit devenue l'extrême discrétion de ce prince, dont elle avoit été si touchée?

Cependant, ce prince n'étoit pas dans un état plus tranquille. L'imprudence qu'il avoit faite d'avoir parlé au vidame de Chartres, et les cruelles suites de cette imprudence, lui donnoient un déplaisir mortel. Il ne pouvoit se représenter sans être accablé l'embarras, le trouble et l'affliction où il avoit vu Madame de Clèves. Il étoit inconsolable de lui avoir dit des choses sur cette aventure qui, bien que galantes par elles-mêmes, lui paroissoient dans ce moment grossières et peu polies, puisqu'elles avoient fait entendre à Madame de Clèves qu'il n'ignoroit pas qu'elle étoit cette femme qui avoit une passion violente, et qu'il étoit celui pour qui elle l'avoit. Tout ce qu'il eût pu souhaiter eût été une conversation avec elle; mais il trouvoit qu'il la devoit craindre plutôt que de la désirer.

"Qu'aurois-je à lui dire? s'écrioit-il. Irois-je encore lui montrer ce que je ne lui ai déjà que trop fait connoître? Lui ferai-je voir que je sais qu'elle m'aime, moi qui n'ai jamais seulement osé lui dire que je l'aimois? Commencerai-je à lui parler ouvertement de ma passion, afin de lui paroître un homme devenu hardi par des espérances? Puis-je penser seulement à l'approcher, et oserois-je lui donner l'embarras de soutenir ma vue? Par où pourrois-je me justifier? Je n'ai point d'excuse, je suis indigne d'être regardé de Madame de Clèves, et je n'espère pas aussi qu'elle me regarde jamais. Je lui ai donné, par ma faute, de meilleurs moyens pour se défendre contre moi que tous ceux qu'elle cherchoit, et qu'elle eût peut-être cherchés inutilement. Je perds par mon imprudence le bonheur et la gloire d'être aimé de la plus aimable et de la plus estimable personne du monde; mais, si j'avois perdu ce bonheur sans qu'elle en eût souffert, et sans lui avoir donné une douleur mortelle, ce me seroit une consolation; et je sens plus dans ce moment le mal que je lui ai fait que celui que je me suis fait auprès d'elle."

Monsieur de Nemours fut longtemps à s'affliger et à penser les mêmes choses. L'envie de parler à Madame de Clèves lui venoit toujours dans l'esprit. Il songea à en trouver les moyens, il pensa à lui écrire; mais enfin il trouva qu'après la faute qu'il avoit faite, et de l'humeur dont elle étoit, le mieux qu'il pût faire étoit de lui témoigner un profond respect par son affliction et par son silence, de lui faire voir même qu'il n'osoit se présenter devant elle, et d'attendre ce que le temps, le hasard et l'inclination qu'elle avoit pour lui pourroient faire en sa faveur. Il résolut aussi de ne point faire de reproches au vidame de Chartres de l'infidélité qu'il lui avoit faite, de peur de fortifier ses soupçons.

Les fiançailles de Madame, qui se faisoient le lendemain, et le mariage, qui se faisoit le jour suivant, occupoient tellement toute la Cour, que Madame de Clèves et Monsieur de Nemours cachèrent aisément au public leur tristesse et leur trouble. Madame la Dauphine ne parla même qu'en passant à Madame de Clèves de la conversation qu'elles avoient eue avec Monsieur de Nemours, et Monsieur de Clèves affecta de ne plus parler à sa femme de tout ce qui s'étoit passé, de sorte qu'elle ne se trouva pas dans un aussi grand embarras qu'elle l'avoit imaginé.