Les fiançailles se firent au Louvre, et, après le festin et le bal, toute la maison royale alla coucher à l'Évêché,[1] comme c'étoit la coutume. Le matin, le duc d'Albe, qui n'étoit jamais vêtu que fort simplement, mit un habit de drap d'or, mêlé de couleur de feu, de jaune et de noir, tout couvert de pierreries, et il avoit une couronne fermée sur la tête. Le prince d'Orange, habillé aussi magnifiquement, avec ses livrées, et tous les Espagnols suivis des leurs, vinrent prendre le duc d'Albe à l'hôtel de Villeroy,[2] où il étoit logé, et partirent, marchant quatre à quatre, pour venir à l'Évêché. Sitôt qu'il fut arrivé, on alla par ordre à l'église. On monta sur l'échafaud qui étoit préparé dans l'église, et l'on fit la cérémonie des mariages. On retourna ensuite dîner à l'Évêché, et, sur les cinq heures, on en partit pour aller au Palais, où se faisoit le festin.

Le duc de Guise, vêtu d'une robe de drap d'or frisé, servoit au Roi de grand-maître[1]; Monsieur le prince de Condé, de panetier[2]; et le duc de Nemours d'échanson.[3] Après que les tables furent levées, le bal commença; il fut interrompu par des ballets et par des machines[4] extraordinaires; on le reprit ensuite, et enfin, après minuit, le Roi et toute la Cour s'en retourna au Louvre. Quelque triste que fût Madame de Clèves, elle ne laissa pas de paroître aux yeux de tout le monde, et surtout aux yeux de Monsieur de Nemours, d'une beauté incomparable. Il n'osa lui parler, quoique l'embarras de cette cérémonie lui en donnât plusieurs moyens; mais il lui fit voir tant de tristesse, et une crainte si respectueuse de l'approcher, qu'elle ne le trouva plus si coupable, quoiqu'il ne lui eût rien dit pour se justifier. Il eut la même conduite les jours suivants, et cette conduite fit aussi le même effet sur le cœur de Madame de Clèves.

Enfin le jour du tournoi arriva. Les Reines se rendirent dans les galeries et sur les échafauds qui leur avoient été destinés. Les quatres tenants parurent au bout de la lice, avec une quantité de chevaux et de livrées qui faisoient le plus magnifique spectacle qui eût jamais paru en France.

Le Roi n'avoit point d'autres couleurs que le blanc et le noir, qu'il portoit toujours à cause de Madame de Valentinois, qui étoit veuve. Monsieur de Ferrare et toute sa suite avoient du jaune et du rouge. Monsieur de Guise parut avec de l'incarnat[5] et du blanc; on ne savoit d'abord par quelle raison il avoit ces couleurs, mais on se souvint que c'étoient celles d'une belle personne qu'il avoit aimée pendant qu'elle étoit fille, et qu'il aimoit encore, quoiqu'il n'osât plus le lui faire paroître. Monsieur de Nemours avoit du jaune et du noir[6]; on en chercha inutilement la raison. Madame de Clèves n'eut pas de peine à la deviner: elle se souvint d'avoir dit devant lui qu'elle aimoit le jaune, et qu'elle étoit fâchée d'être blonde, parce qu'elle n'en pouvoit mettre. Ce prince crut pouvoir paroître avec cette couleur sans indiscrétion, puisque, Madame de Clèves n'en mettant point, on ne pouvoit soupçonner que ce fût la sienne.

Jamais on n'a fait voir tant d'adresse que les quatre tenants en firent paroître. Quoique le Roi fût le meilleur homme de cheval de son royaume, on ne savoit à qui donner l'avantage.[1] Monsieur de Nemours avoit un agrément dans toutes ses actions qui pouvoit faire pencher en sa faveur des personnes moins intéressées que Madame de Clèves. Sitôt qu'elle le vit paroître au bout de la lice, elle sentit une émotion extraordinaire; et, à toutes les courses de ce prince, elle avoit de la peine à cacher sa joie lorsqu'il avoit heureusement fourni sa carrière.[2]

Sur le soir, comme tout étoit presque fini, et que l'on étoit près de se retirer, le malheur de l'État fit que le Roi voulut encore rompre une lance. Il manda au comte de Montgomery,[3] qui étoit extrêmement adroit, qu'il se mît sur la lice.[4] Le comte supplia le Roi de l'en dispenser, et allégua toutes les excuses dont il put s'aviser; mais le Roi, quasi en colère, lui fit dire qu'il le vouloit absolument. La Reine manda au Roi qu'elle le conjuroit de ne plus courir, qu'il avoit si bien fait qu'il devoit être content, et qu'elle le supplioit de revenir auprès d'elle. Il répondit que c'étoit pour l'amour d'elle qu'il alloit courir encore, et entra dans la barrière.[5] Elle lui renvoya Monsieur de Savoie, pour le prier une seconde fois de venir; mais tout fut inutile. Il courut, les lances se brisèrent, et un éclat de celle du comte de Montgomery lui donna dans l'œil, et y demeura. Ce prince tomba du coup. Ses écuyers, et Monsieur de Montgomery, qui étoit un des maréchaux de camp, coururent à lui. Ils furent étonnés de le voir si blessé; mais le Roi ne s'étonna point: il dit que c'étoit peu de chose, et qu'il pardonnoit au comte de Montgomery. On peut juger quel trouble et quelle affliction apporta un accident si funeste dans une journée destinée à la joie. Sitôt que l'on eut porté le Roi dans son lit, et que les chirurgiens eurent visité sa plaie, ils la trouvèrent très-considérable. Monsieur le Connétable se souvint dans ce moment de la prédiction que l'on avoit faite au Roi, qu'il seroit tué dans un combat singulier, et il ne douta point que la prédiction ne fût accomplie.

Le Roi d'Espagne, qui étoit lors à Bruxelles, étant averti de cet accident, envoya son médecin, qui étoit un homme d'une grande réputation; mais il jugea le Roi sans espérance.

Une Cour aussi partagée et aussi remplie d'intérêts opposés n'étoit pas dans une médiocre agitation à la veille d'un si grand événement; néanmoins, tous les mouvements étoient cachés, et l'on ne paroissoit occupé que de l'unique inquiétude de la santé du Roi. Les Reines, les princes et les princesses ne sortoient presque point de son antichambre.

Madame de Clèves, sachant qu'elle étoit obligée d'y être, qu'elle y verroit Monsieur de Nemours, qu'elle ne pourroit cacher à son mari l'embarras que lui causoit cette vue, connoissant aussi que la seule présence de ce prince le justifioit à ses yeux, et détruisoit toutes ses résolutions, prit le parti de feindre d'être malade. La Cour étoit trop occupée pour avoir de l'attention à sa conduite, et pour démêler si son mal étoit faux ou véritable. Son mari seul pouvoit en connoître la vérité; mais elle n'étoit pas fâchée qu'il la connût: ainsi elle demeura chez elle, peu occupée du grand changement qui se préparoit; et, remplie de ses propres pensées, elle avoit toute la liberté de s'y abandonner. Tout le monde étoit chez le Roi. Monsieur de Clèves venoit à de certaines heures lui en dire des nouvelles. Il conservoit avec elle le même procédé qu'il avoit toujours eu, hors que, quand ils étoient seuls, il y avoit quelque chose d'un peu plus froid et de moins libre. Il ne lui avoit point reparlé de tout ce qui s'étoit passé, et elle n'avoit pas eu la force, et n'avoit pas même jugé à propos de reprendre cette conversation.

Monsieur de Nemours, qui s'étoit attendu à trouver quelques moments à parler à Madame de Clèves, fut bien surpris et bien affligé de n'avoir pas seulement le plaisir de la voir. Le mal du Roi se trouvoit si considérable, que le septième jour il fut désespéré des médecins. Il reçut la certitude de sa mort avec une fermeté extraordinaire, et d'autant plus admirable qu'il perdoit la vie par un accident si malheureux, qu'il mouroit à la fleur de son âge, heureux, et adoré de ses peuples.[1] La veille de sa mort, il fit faire le mariage de Madame, sa sœur, avec Monsieur de Savoie, sans cérémonie.