L'on peut juger en quel état étoit la duchesse de Valentinois. La Reine ne permit point qu'elle vît le Roi, et lui envoya demander les cachets de ce prince, et les pierreries de la couronne qu'elle avoit en garde. Cette duchesse s'enquit si le Roi étoit mort; et, comme on lui répondit que non: "Je n'ai donc point encore de maître, répondit-elle, et personne ne peut m'obliger à rendre ce que sa confiance m'a mis entre les mains." Sitôt qu'il fut expiré au château des Tournelles, le duc de Ferrare, le duc de Guise et le duc de Nemours conduisirent au Louvre la Reine-Mère, le Roi et la Reine sa femme. Monsieur de Nemours conduisoit la Reine-Mère. Comme ils commençoient à marcher, elle se recula de quelques pas, et dit à la Reine sa belle-fille que c'étoit à elle à passer la première; mais il fut aisé de voir qu'il y avoit plus d'aigreur que de bienséance dans ce compliment.
Lorsque les cérémonies du deuil furent achevées, le Connétable vint au Louvre, et fut reçu du Roi avec beaucoup de froideur. Il voulut lui parler en particulier; mais le Roi appela Messieurs de Guise, et lui dit devant eux qu'il lui conseilloit de se reposer; que les finances et le commandement des armées étoient donnés, et que, lorsqu'il auroit besoin de ses conseils, il l'appelleroit auprès de sa personne. Il fut reçu de la Reine-Mère encore plus froidement que du Roi, et elle lui fit même des reproches de ce qu'il avoit dit au feu Roi que ses enfants ne lui ressembloient point. Le Roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reçu. Le prince de Condé, moins endurant que son frère, se plaignit hautement; ses plaintes furent inutiles: on l'éloigna de la Cour sous prétexte de l'envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir au Roi de Navarre une fausse lettre du Roi d'Espagne qui l'accusoit de faire des entreprises sur ses places; on lui fit craindre pour ses terres; enfin on lui inspira le dessein de s'en aller. La Reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de Madame Elisabeth, et l'obligea même à partir devant cette princesse; et ainsi il ne demeura personne à la Cour qui pût balancer le pouvoir de la maison de Guise.
Quoique ce fût une chose fâcheuse pour Monsieur de Clèves de ne pas conduire Madame Elisabeth, néanmoins il ne put s'en plaindre, par la grandeur de celui qu'on lui préféroit; mais il regrettoit moins cet emploi par l'honneur qu'il en eût reçu, que parce que c'étoit une chose qui éloignoit sa femme de la Cour sans qu'il parût qu'il eût dessein de l'en éloigner.
QUATRIÈME PARTIE.
Peu de jours après la mort du Roi, on résolut d'aller à Reims[1] pour le sacre.[2] Sitôt qu'on parla de ce voyage, Madame de Clèves, qui avoit toujours demeuré chez elle, feignant d'être malade, pria son mari de trouver bon qu'elle ne suivît point la Cour, et qu'elle s'en allât à Colomiers prendre l'air et songer à sa santé. Il lui répondit qu'il ne vouloit point pénétrer si c'étoit la raison de sa santé qui l'obligeoit à ne pas faire le voyage, mais qu'il consentoit qu'elle ne le fît point. Il n'eut pas de peine à consentir à une chose qu'il avoit déjà résolue. Quelque bonne opinion qu'il eût de la vertu de sa femme, il voyoit bien que la prudence ne vouloit pas qu'il l'exposât plus longtemps à la vue d'un homme qu'elle aimoit.
Monsieur de Nemours sut bientôt que Madame de Clèves ne devoit pas suivre la Cour; il ne put se résoudre à partir sans la voir, et, la veille du départ, il alla chez elle aussi tard que la bienséance le pouvoit permettre, afin de la trouver seule. La fortune favorisa son intention. Comme il entra dans la cour, il trouva Madame de Nevers et Madame de Martigues qui en sortoient, et qui lui dirent qu'elles l'avoient laissée seule. Il monta avec une agitation et un trouble qui ne se peut comparer qu'à celui qu'eut Madame de Clèves, quand on lui dit que Monsieur de Nemours venoit pour la voir. La crainte qu'elle eut qu'il ne lui parlât de sa passion, l'appréhension de lui répondre trop favorablement, l'inquiétude que cette visite pouvoit donner à son mari, la peine de lui en rendre compte ou de lui cacher toutes ces choses, se présentèrent en un moment à son esprit, et lui firent un si grand embarras, qu'elle prit la résolution d'éviter la chose du monde qu'elle souhaitoit peut-être le plus. Elle envoya une de ses femmes à Monsieur de Nemours, qui étoit dans son antichambre, pour lui dire qu'elle venoit de se trouver mal, et qu'elle étoit bien fâchée de ne pouvoir recevoir l'honneur qu'il lui vouloit faire. Quelle douleur pour ce prince de ne pas voir Madame de Clèves, et de ne la pas voir parce qu'elle ne vouloit pas qu'il la vît! Il s'en alloit le lendemain, il n'avoit plus rien à espérer du hasard; il ne lui avoit rien dit depuis cette conversation de chez Madame la Dauphine, et il avoit lieu de croire que la faute d'avoir parlé au Vidame avoit détruit toutes ses espérances; enfin, il s'en alloit avec tout ce qui peut aigrir une vive douleur.
Sitôt que Madame de Clèves fut un peu remise du trouble que lui avoit donné la pensée de la visite de ce prince, toutes les raisons qui la lui avoient fait refuser disparurent; elle trouva même qu'elle avoit fait une faute; et si elle eût osé, ou qu'il eût encore été assez à temps, elle l'auroit fait rappeler.
Mesdames de Nevers et de Martigues, en sortant de chez elle, allèrent chez la Reine Dauphine; Monsieur de Clèves y étoit. Cette princesse leur demanda d'où elles venoient; elles lui dirent qu'elles venoient de chez Monsieur de Clèves, où elles avoient passé une partie de l'après-dînée avec beaucoup de monde, et qu'elles n'y avoient laissé que Monsieur de Nemours. Ces paroles, qu'elles croyoient si indifférentes, ne l'étoient pas pour Monsieur de Clèves, quoiqu'il dût bien s'imaginer que Monsieur de Nemours pouvoit trouver souvent des occasions de parler à sa femme. Néanmoins, la pensée qu'il étoit chez elle, qu'il y étoit seul, et qu'il lui pouvoit parler de son amour, lui parut dans ce moment une chose si nouvelle et si insupportable, que la jalousie s'alluma dans son cœur avec plus de violence qu'elle n'avoit encore fait. Il lui fut impossible de demeurer chez la Reine; il s'en revint, ne sachant pas même pourquoi il revenoit, et s'il avoit dessein d'aller interrompre Monsieur de Nemours. Sitôt qu'il approcha de chez lui, il regarda s'il ne verroit rien qui lui pût faire juger si ce prince y étoit encore: il sentit du soulagement en voyant qu'il n'y étoit plus, et il trouva de la douceur à penser qu'il ne pouvoit y avoir demeuré longtemps. Il s'imagina que ce n'étoit peut-être pas Monsieur de Nemours dont il devoit être jaloux; et, quoiqu'il n'en doutât point, il cherchoit à en douter; mais tant de choses l'en avoient persuadé, qu'il ne demeuroit pas longtemps dans cette incertitude qu'il désiroit. Il alla d'abord dans la chambre de sa femme, et, après lui avoir parlé quelque temps de choses indifférentes, il ne put s'empêcher de lui demander ce qu'elle avoit fait, et qui elle avoit vu: elle lui en rendit compte. Comme il vit qu'elle ne lui nommoit point Monsieur de Nemours, il lui demanda en tremblant si c'étoit tout ce qu'elle avoit vu, afin de lui donner lieu de nommer ce prince, et de n'avoir pas la douleur qu'elle lui en fît une finesse.[1] Comme elle ne l'avoit point vu, elle ne le lui nomma point, et Monsieur de Clèves, reprenant la parole avec un ton qui marquoit son affliction: "Et Monsieur de Nemours, lui dit-il, ne l'avez-vous point vu, ou l'avez-vous oublié?"
"Je ne l'ai point vu en effet, répondit-elle; je me trouvois mal, et j'ai envoyé une de mes femmes lui faire des excuses."