"Vous ne vous trouviez donc mal que pour lui, reprit Monsieur de Clèves, puisque vous avez vu tout le monde? Pourquoi des distinctions pour Monsieur de Nemours? Pourquoi ne vous est-il pas comme un autre? Pourquoi faut-il que vous craigniez sa vue? Pourquoi lui laissez-vous voir que vous le craignez? Pourquoi lui faites-vous connoître que vous vous servez du pouvoir que sa passion vous donne sur lui? Oseriez-vous refuser de le voir, si vous ne saviez bien qu'il distingue vos rigueurs de l'incivilité? Mais pourquoi faut-il que vous ayez des rigueurs pour lui? D'une personne comme vous, Madame, tout est des faveurs, hors l'indifférence."
"Je ne croyois pas, reprit Madame de Clèves, quelque soupçon que vous ayez sur Monsieur de Nemours, que vous puissiez me faire des reproches de ne l'avoir pas vu."
"Je vous en fais pourtant, Madame, répliqua-t-il, et ils sont bien fondés. Pourquoi ne le pas voir, s'il ne vous a rien dit? Mais, Madame, il vous a parlé; si son silence seul vous avoit témoigné sa passion, elle n'auroit pas fait en vous une si grande impression; vous n'avez pu me dire la vérité toute entière, vous m'en avez caché la plus grande partie; vous vous êtes repentie même du peu que vous m'avez avoué, et vous n'avez pas eu la force de continuer. Je suis plus malheureux que je ne l'ai cru, et je suis le plus malheureux de tous les hommes. Vous êtes ma femme, je vous aime comme ma maîtresse, et je vous en vois aimer un autre! Cet autre est le plus aimable de la Cour, et il vous voit tous les jours, il sait que vous l'aimez. Et j'ai pu croire, s'écria-t-il, que vous surmonteriez la passion que vous avez pour lui! Il faut que j'aie perdu la raison, pour avoir cru qu'il fût possible."
"Je ne sais, reprit tristement Madame de Clèves, si vous avez eu tort de juger favorablement d'un procédé aussi extraordinaire que le mien; je ne sais si je ne me suis trompée d'avoir cru que vous me feriez justice."
"N'en doutez pas, Madame, répliqua Monsieur de Clèves; vous vous êtes trompée; vous avez attendu de moi des choses aussi impossibles que celles que j'attendois de vous. Comment pouviez-vous espérer que je conservasse de la raison? Vous aviez donc oublié que je vous aimois éperdument, et que j'étois votre mari? L'un des deux peut porter aux extrémités; que ne peuvent point les deux ensemble! Hé! que ne font-ils point aussi! continua-t-il. Je n'ai que des sentiments violents et incertains dont je ne suis pas le maître: je ne me trouve plus digne de vous; vous ne me paroissez plus digne de moi; je vous adore, je vous hais; je vous offense, je vous demande pardon; je vous admire, j'ai honte de vous admirer; enfin, il n'y a plus en moi ni de calme ni de raison. Je ne sais comment j'ai pu vivre depuis que vous me parlâtes à Colomiers, et depuis le jour que vous apprîtes de Madame la Dauphine que l'on savoit votre aventure. Je ne saurois démêler par où elle a été sue, ni ce qui se passa entre Monsieur de Nemours et vous sur ce sujet: vous ne me l'expliquerez jamais, et je ne vous demande point de me l'expliquer; je vous demande seulement de vous souvenir que vous m'avez rendu le plus malheureux homme du monde."
Monsieur de Clèves sortit de chez sa femme après ces paroles, et partit le lendemain sans la voir; mais il lui écrivit une lettre pleine d'affliction, d'honnêteté et de douceur. Elle y fit une réponse si touchante et si remplie d'assurance de sa conduite passée et de celle qu'elle auroit à l'avenir, que comme ses assurances étoient fondées sur la vérité, et que c'étoit en effet ses sentiments, cette lettre fit de l'impression sur Monsieur de Clèves, et lui donna quelque calme; joint que, Monsieur de Nemours allant trouver le Roi, aussi bien que lui, il avoit le repos de savoir qu'il ne seroit pas au même lieu que Madame de Clèves. Toutes les fois que cette princesse parloit à son mari, la passion qu'il lui témoignoit, l'honnêteté de son procédé, l'amitié qu'elle avoit pour lui, et ce qu'elle lui devoit, faisoient des impressions dans son cœur qui affoiblissoient l'idée de Monsieur de Nemours; mais ce n'étoit que pour quelque temps, et cette idée revenoit bientôt plus vive et plus présente qu'auparavant.
Les premiers jours du départ de ce prince, elle ne sentit quasi pas son absence; ensuite elle lui parut cruelle; depuis qu'elle l'aimoit, il ne s'étoit point passé de jour qu'elle n'eût craint ou espéré de le rencontrer; et elle trouva une grande peine à penser qu'il n'étoit plus au pouvoir du hasard de faire qu'elle le rencontrât.
Elle s'en alla à Colomiers, et, en y allant, elle eut soin d'y faire porter de grands tableaux qu'elle avoit fait copier sur des originaux qu'avoit fait faire Madame de Valentinois pour sa belle maison d'Anet.[1] Toutes les actions remarquables qui s'étoient passées du règne du Roi étoient dans ces tableaux. Il y avoit entre autres le siége de Metz, et tous ceux qui s'y étoient distingués étoient peints fort ressemblants; Monsieur de Nemours étoit de ce nombre, et c'étoit peut-être ce qui avoit donné envie à Madame de Clèves d'avoir ces tableaux.
Madame de Martigues, qui n'avoit pu partir avec la Cour, lui promit d'aller passer quelques jours à Colomiers. Elle trouva Madame de Clèves dans une vie fort solitaire. Cette princesse avoit même cherché le moyen d'être dans une solitude entière, et de passer les soirs dans les jardins, sans être accompagnée de ses domestiques. Elle venoit dans ce pavillon où Monsieur de Nemours l'avoit écoutée; elle entroit dans le cabinet qui étoit ouvert sur le jardin. Ses femmes et ses domestiques demeuroient dans l'autre cabinet, ou sous le pavillon, et ne venoient point à elle qu'elle ne les appelât. Madame de Martigues n'avoit jamais vu Colomiers; elle fut surprise de toutes les beautés qu'elle y trouva, et surtout de l'agrément de ce pavillon; Madame de Clèves et elle y passoient tous les soirs. La liberté de se trouver seules, la nuit, dans le plus beau lieu du monde, ne laissoit pas finir la conversation entre deux jeunes personnes qui avoient des passions violentes dans le cœur; et, quoiqu'elles ne s'en fissent point de confidence, elles trouvoient un grand plaisir à se parler. Madame de Martigues auroit eu de la peine à quitter Colomiers, si, en le quittant, elle n'eût pas dû aller dans un lieu où étoit le Vidame; elle partit pour aller à Chambort,[2] où la Cour étoit alors.
Le sacre avoit été fait à Reims par le cardinal de Lorraine, et l'on devoit passer le reste de l'été dans le château de Chambort, qui étoit nouvellement bâti. La Reine témoigna une grande joie de revoir Madame de Martigues; et, après lui en avoir donné plusieurs marques, elle lui demanda des nouvelles de Madame de Clèves et de ce qu'elle faisoit à la campagne. Monsieur de Nemours et Monsieur de Clèves étoient alors chez cette Reine. Madame de Martigues, qui avoit trouvé Colomiers admirable, en conta toutes les beautés, et elle s'étendit extrêmement sur la description de ce pavillon de la forêt, et sur le plaisir qu'avoit Madame de Clèves de s'y promener seule une partie de la nuit. Monsieur de Nemours, qui connoissoit assez le lieu pour entendre ce qu'en disoit Madame de Martigues, pensa qu'il n'étoit pas impossible qu'il y pût voir Madame de Clèves sans être vu que d'elle. Il fit quelques questions à Madame de Martigues pour s'en éclaircir encore; et Monsieur de Clèves, qui l'avoit toujours regardé pendant que Madame de Martigues avoit parlé, crut voir dans ce moment ce qui lui passoit dans l'esprit. Les questions que fit ce prince le confirmèrent encore dans cette pensée, en sorte qu'il ne douta point qu'il n'eût dessein d'aller voir sa femme. Il ne se trompoit pas dans ses soupçons: ce dessein entra si fortement dans l'esprit de Monsieur de Nemours, qu'après avoir passé la nuit à songer au moyen de l'exécuter, dès le lendemain matin il demanda congé au Roi pour aller à Paris, sur quelque prétexte qu'il inventa.