Monsieur de Clèves ne douta point du sujet de ce voyage; mais il résolut de s'éclaircir de la conduite de sa femme, et de ne pas demeurer dans une cruelle incertitude. Il eut envie de partir en même temps que Monsieur de Nemours, et de venir lui-même, caché, découvrir quel succès auroit ce voyage; mais, craignant que son départ ne parût extraordinaire, et que Monsieur de Nemours, en étant averti, ne prît d'autres mesures, il résolut de se fier à un gentilhomme qui étoit à lui, dont il connoissoit la fidélité et l'esprit. Il lui conta dans quel embarras il se trouvoit; il lui dit quelle avoit été jusque alors la vertu de Madame de Clèves, et lui ordonna de partir sur les pas de Monsieur de Nemours, de l'observer exactement, de voir s'il n'iroit point à Colomiers, et s'il n'entreroit point la nuit dans le jardin.

Le gentilhomme, qui étoit très-capable d'une telle commission, s'en acquitta avec toute l'exactitude imaginable. Il suivit Monsieur de Nemours jusqu'à un village à une demie lieue de Colomiers, où ce prince s'arrêta, et le gentilhomme devina aisément que c'étoit pour y attendre la nuit. Il ne crut pas à propos de l'y attendre aussi; il passa le village et alla dans la forêt, à l'endroit par où il jugeoit que Monsieur de Nemours pouvoit passer. Il ne se trompa point dans tout ce qu'il avoit pensé: sitôt que la nuit fut venue, il entendit marcher, et, quoiqu'il fît obscur, il reconnut aisément Monsieur de Nemours; il le vit faire le tour du jardin, comme pour écouter s'il n'y entendroit personne, et pour choisir le lieu par où il pourroit passer le plus aisément. Les palissades étoient fort hautes, et il y en avoit encore derrière, pour empêcher qu'on ne pût entrer; en sorte qu'il étoit assez difficile de se faire passage.

Monsieur de Nemours en vint à bout néanmoins. Sitôt qu'il fut dans ce jardin, il n'eut pas de peine à démêler où étoit Madame de Clèves: il vit beaucoup de lumières dans le cabinet; toutes les fenêtres en étoient ouvertes; et, en se glissant le long des palissades, il s'en approcha avec un trouble et une émotion qu'il est aisé de se représenter. Il se rangea derrière une des fenêtres qui servoient de porte, pour voir ce que faisoit Madame de Clèves. Il vit qu'elle étoit seule; mais il la vit d'une si admirable beauté, qu'à peine fut-il maître du transport que lui donna cette vue. Il faisoit chaud, et elle n'avoit rien sur sa tête et sur sa gorge, que ses cheveux confusément rattachés. Elle étoit sur un lit de repos, avec une table devant elle, où il y avoit plusieurs corbeilles pleines de rubans; elle en choisit quelques-uns, et Monsieur de Nemours remarqua que c'étoit des mêmes couleurs qu'il avoit portées au tournoi. Il vit qu'elle en faisoit des nœuds à une canne des Indes fort extraordinaire qu'il avoit portée quelque temps, et qu'il avoit donnée à sa sœur, à qui Madame de Clèves l'avoit prise sans faire semblant de la reconnoître pour avoir été à Monsieur de Nemours. Après qu'elle eut achevé son ouvrage avec une grâce et une douceur que répandoient sur son visage les sentiments qu'elle avoit dans le cœur, elle prit un flambeau et s'en alla proche d'une grande table vis-à-vis du tableau du siége de Metz, où étoit le portrait de Monsieur de Nemours; elle s'assit et se mit à regarder ce portrait avec une attention et une rêverie que la passion seule peut donner.

On ne peut exprimer ce que sentit Monsieur de Nemours dans ce moment. Voir, au milieu de la nuit, dans le plus beau lieu du monde, une personne qu'il adoroit; la voir sans qu'elle sût qu'il la voyoit, et la voir toute occupée de choses qui avoient du rapport à lui et à la passion qu'elle lui cachoit, c'est ce qui n'a jamais été goûté ni imaginé par nul autre amant.

Ce prince étoit aussi tellement hors de lui-même, qu'il demeuroit immobile à regarder Madame de Clèves, sans songer que les moments lui étoient précieux. Quand il fut un peu remis, il pensa qu'il devoit attendre à lui parler qu'elle allât dans le jardin; il crut qu'il le pourroit faire avec plus de sûreté, parce qu'elle seroit plus éloignée de ses femmes; mais, voyant qu'elle demeuroit dans le cabinet, il prit la résolution d'y entrer. Quand il voulut l'exécuter, quel trouble n'eut-il point! Quelle crainte de lui déplaire! Quelle peur de faire changer ce visage où il y avoit tant de douceur, et de le voir devenir plein de sévérité et de colère!

Il trouva qu'il y avoit eu de la folie, non pas à venir voir Madame de Clèves sans être vu, mais à penser de s'en faire voir; il vit tout ce qu'il n'avoit point encore envisagé. Il lui parut de l'extravagance dans sa hardiesse de venir surprendre, au milieu de la nuit, une personne à qui il n'avoit encore jamais parlé de son amour. Il pensa qu'il ne devoit pas prétendre qu'elle le voulût écouter, et qu'elle auroit une juste colère du péril où il l'exposoit par les accidents qui pouvoient arriver. Tout son courage l'abandonna, et il fut prêt plusieurs fois à prendre la résolution de s'en retourner sans se faire voir. Poussé néanmoins par le désir de lui parler, et rassuré par les espérances que lui donnoit tout ce qu'il avoit vu, il avança quelques pas, mais avec tant de trouble qu'une écharpe qu'il avoit s'embarrassa dans la fenêtre, en sorte qu'il fit du bruit. Madame de Clèves tourna la tête, et, soit qu'elle eût l'esprit rempli de ce prince, ou qu'il fût dans un lieu où la lumière donnoit assez pour qu'elle le pût distinguer, elle crut le reconnoître; et, sans balancer ni se retourner du côté où il étoit, elle entra dans le lieu où étoient ses femmes.

Elle y entra avec tant de trouble, qu'elle fut contrainte, pour le cacher, de dire qu'elle se trouvoit mal, et elle le dit aussi pour occuper tous ses gens, et pour donner le temps à Monsieur de Nemours de se retirer. Quand elle eut fait quelque réflexion, elle pensa qu'elle s'étoit trompée, et que c'étoit un effet de son imagination d'avoir cru voir Monsieur de Nemours. Elle savoit qu'il étoit à Chambort; elle ne trouvoit nulle apparence qu'il eût entrepris une chose si hasardeuse: elle eut envie plusieurs fois de rentrer dans le cabinet, et d'aller voir dans le jardin s'il y avoit quelqu'un. Peut-être souhaitoit-elle autant qu'elle le craignoit d'y trouver Monsieur de Nemours; mais enfin la raison et la prudence l'emportèrent sur tous ses autres sentiments, et elle trouva qu'il valoit mieux demeurer dans le doute où elle étoit, que de prendre le hasard de s'en éclaircir. Elle fut longtemps à se résoudre à sortir d'un lieu dont elle pensoit que ce prince étoit peut-être si proche, et il étoit quasi jour quand elle revint au château.

Monsieur de Nemours étoit demeuré dans le jardin tant qu'il avoit vu de la lumière: il n'avoit pu perdre l'espérance de revoir Madame de Clèves, quoiqu'il fût persuadé qu'elle l'avoit reconnu, et qu'elle n'étoit sortie que pour l'éviter; mais, voyant qu'on fermoit les portes, il jugea bien qu'il n'avoit plus rien à espérer. Il vint reprendre son chemin tout proche du lieu où attendoit le gentilhomme de Monsieur de Clèves. Ce gentilhomme le suivit jusqu'au même village d'où il étoit parti le soir. Monsieur de Nemours se résolut d'y passer tout le jour, afin de retourner la nuit à Colomiers, pour voir si Madame de Clèves auroit encore la cruauté de le fuir, ou celle de ne se pas exposer à être vue.

Il attendit la nuit avec impatience; et quand elle fut venue, il reprit le chemin de Colomiers. Le gentilhomme de Monsieur de Clèves, qui s'étoit déguisé afin d'être moins remarqué, le suivit jusqu'au lieu où il l'avoit suivi le soir d'auparavant, et le vit entrer dans le même jardin. Ce prince connut bientôt que Madame de Clèves n'avoit pas voulu hasarder qu'il essayât encore de la voir: toutes les portes étoient fermées. Il tourna de tous les côtés pour découvrir s'il ne verroit point de lumières; mais ce fut inutilement.

Madame de Clèves, s'étant doutée que Monsieur de Nemours pourroit revenir, étoit demeurée dans sa chambre; elle avoit appréhendé de n'avoir pas toujours la force de le fuir, et elle n'avoit pas voulu se mettre au hasard de lui parler d'une manière si peu conforme à la conduite qu'elle avoit eue jusqu'alors.