"N'en dites pas davantage, interrompit Monsieur de Clèves; de faux serments ou un aveu me feroient peut-être une égale peine."

Madame de Clèves ne pouvoit répondre; ses larmes et sa douleur lui ôtoient la parole; enfin, faisant un effort: "Regardez-moi, du moins; écoutez-moi, lui dit-elle; s'il n'y alloit que de mon intérêt,[1] je souffrirois ces reproches; mais il y va de votre vie. Écoutez-moi pour l'amour de vous-même; il est impossible qu'avec tant de vérité je ne vous persuade mon innocence."

"Plût à Dieu que vous me la puissiez persuader, s'écria-t-il; mais que me pouvez-vous dire? Monsieur de Nemours n'a-t-il pas été à Colomiers avec sa sœur, et n'avoit-il pas passé les deux nuits précédentes avec vous dans le jardin de la forêt?"

"Si c'est là mon crime, répliqua-t-elle, il m'est aisé de me justifier; je ne vous demande point de me croire; mais croyez tous vos domestiques, et sachez si j'allai dans le jardin de la forêt la veille que Monsieur de Nemours vint à Colomiers, et si je n'en sortis pas le soir d'auparavant deux heures plus tôt que je n'avois accoutumé."

Elle lui conta ensuite comme elle avoit cru voir quelqu'un dans ce jardin; elle lui avoua qu'elle avoit cru que c'étoit Monsieur de Nemours. Elle lui parla avec tant d'assurance, et la vérité se persuade si aisément lors même qu'elle n'est pas vraisemblable, que Monsieur de Clèves fut presque convaincu de son innocence.

"Je ne sais, lui dit-il, si je me dois laisser aller à vous croire: je me sens si proche de la mort, que je ne veux rien voir de ce qui me pourroit faire regretter la vie. Vous m'avez éclairci trop tard; mais ce me sera toujours un soulagement d'emporter la pensée que vous êtes digne de l'estime que j'ai eue pour vous. Je vous prie que je puisse encore avoir la consolation de croire que ma mémoire vous sera chère, et que, s'il eût dépendu de vous, vous eussiez eu pour moi les sentiments que vous avez pour un autre." Il voulut continuer, mais une foiblesse lui ôta la parole. Madame de Clèves fit venir les médecins; ils le trouvèrent presque sans vie. Il languit néanmoins encore quelques jours et mourut enfin avec une constance admirable.

Madame de Clèves demeura dans une affliction si violente qu'elle perdit quasi l'usage de la raison. La Reine la vint voir avec soin et la mena dans un couvent, sans qu'elle sût où on la conduisoit. Ses belles-sœurs la ramenèrent à Paris, qu'elle n'étoit pas encore en état de sentir distinctement sa douleur. Quand elle commença d'avoir la force de l'envisager, et qu'elle vit quel mari elle avoit perdu, qu'elle considéra qu'elle étoit la cause de sa mort, et que c'étoit par la passion qu'elle avoit eue pour un autre qu'elle en étoit cause, l'horreur qu'elle eut pour elle-même et pour Monsieur de Nemours ne se peut représenter.

Ce prince n'osa, dans ces commencements, lui rendre d'autres soins que ceux que lui ordonnoit la bienséance. Il connoissoit assez Madame de Clèves pour croire qu'un plus grand empressement lui seroit désagréable; mais ce qu'il apprit ensuite lui fit bien voir qu'il devoit avoir longtemps la même conduite.

Un écuyer qu'il avoit lui conta que le gentilhomme de Monsieur de Clèves, qui étoit son ami intime, lui avoit dit, dans sa douleur de la perte de son maître, que le voyage de Monsieur de Nemours à Colomiers étoit cause de sa mort. Monsieur de Nemours fut extrêmement surpris de ce discours; mais, après y avoir fait réflexion, il devina une partie de la vérité, et il jugea bien quels seroient d'abord les sentiments de Madame de Clèves, et quel éloignement elle auroit de lui, si elle croyoit que le mal de son mari eût été causé par la jalousie. Il crut qu'il ne falloit pas même la faire sitôt souvenir de son nom, et il suivit cette conduite, quelque pénible qu'elle lui parût.

Il fit un voyage à Paris, et ne put s'empêcher d'aller néanmoins à sa porte pour apprendre de ses nouvelles. On lui dit que personne ne la voyoit, et qu'elle avoit même défendu qu'on lui rendît compte de ceux qui l'iroient chercher. Peut-être que ces ordres si exacts étoient donnés en vue de ce prince et pour ne point entendre parler de lui. Monsieur de Nemours étoit trop amoureux pour pouvoir vivre si absolument privé de la vue de Madame de Clèves. Il résolut de trouver des moyens, quelque difficiles qu'ils pussent être, de sortir d'un état qui lui paroissoit si insupportable.