La douleur de cette princesse passoit les bornes de la raison. Ce mari mourant, et mourant à cause d'elle et avec tant de tendresse pour elle, ne lui sortoit point de l'esprit; elle repassoit incessamment tout ce qu'elle lui devoit, et elle se faisoit un crime de n'avoir pas eu de la passion pour lui, comme si c'eût été une chose qui eût été en son pouvoir. Elle ne trouvoit de consolation qu'à penser qu'elle le regrettoit autant qu'il méritoit d'être regretté, et qu'elle ne feroit, dans le reste de sa vie, que ce qu'il auroit été bien aise qu'elle eût fait s'il avoit vécu.[1]

Elle avoit pensé plusieurs fois comment il avoit su que Monsieur de Nemours étoit venu à Colomiers; elle ne soupçonnoit pas ce prince de l'avoir conté, et il lui paroissoit même indifférent qu'il l'eût redit, tant elle se croyoit guérie et éloignée de la passion qu'elle avoit eue pour lui. Elle sentoit néanmoins une douleur vive de s'imaginer qu'il étoit cause de la mort de son mari, et elle se souvenoit avec peine de la crainte que Monsieur de Clèves lui avoit témoignée en mourant qu'elle ne l'épousât; mais toutes ces douleurs se confondoient dans celle de la perte de son mari, et elle croyoit n'en avoir point d'autre.

Après que plusieurs mois furent passés, elle sortit de cette violente affliction où elle étoit et passa dans un état de tristesse et de langueur. Un jour, ne pouvant demeurer avec elle-même, elle sortit et alla prendre l'air dans un jardin hors des faubourgs, où elle pensoit être seule. Elle crut, en y arrivant, qu'elle ne s'étoit pas trompée; elle ne vit aucune apparence qu'il y eût quelqu'un, et elle se promena assez longtemps.

Après avoir traversé un petit bois, elle aperçut au bout d'une allée, dans l'endroit le plus reculé du jardin, une manière de cabinet ouvert de tous côtés, où elle adressa ses pas. Comme elle en fut proche, elle vit un homme couché sur des bancs, qui paroissoit enseveli dans une rêverie profonde, et elle reconnut que c'étoit Monsieur de Nemours. Cette vue l'arrêta tout court; mais ses gens, qui la suivoient, firent quelque bruit qui tira Monsieur de Nemours de sa rêverie. Sans regarder qui avoit causé le bruit qu'il avoit entendu, il se leva de sa place pour éviter la compagnie qui venoit vers lui et tourna dans une autre allée, en faisant une révérence fort basse qui l'empêcha même de voir ceux qu'il saluoit.

S'il eût su ce qu'il évitoit, avec quelle ardeur seroit-il retourné sur ses pas! Mais il continua à suivre l'allée, et Madame de Clèves le vit sortir par une porte de derrière où l'attendoit son carrosse. Quel effet produisit cette vue d'un moment dans le cœur de Madame de Clèves! Quelle passion endormie se ralluma dans son cœur, et avec quelle violence! Elle s'alla asseoir dans le même endroit d'où venoit de sortir Monsieur de Nemours; elle y demeura comme accablée. Ce prince se présenta à son esprit, aimable au-dessus de tout ce qui étoit au monde, l'aimant depuis longtemps avec une passion pleine de respect et de fidélité, méprisant tout pour elle, respectant jusqu'à sa douleur, songeant à la voir sans songer à en être vu, quittant la Cour, dont il faisoit les délices, pour venir rêver dans des lieux où il ne pouvoit prétendre de la rencontrer, enfin un homme digne d'être aimé par son seul attachement, et pour qui elle avoit une inclination si violente, qu'elle l'auroit aimé quand il ne l'auroit pas aimée; mais de plus, un homme d'une qualité élevée et convenable à la sienne. Plus de devoir, plus de vertu,[1] qui s'opposassent à ses sentiments: tous les obstacles étoient levés, et il ne restoit de leur état passé que la passion de Monsieur de Nemours pour elle et que celle qu'elle avoit pour lui.

Toutes ces idées furent nouvelles à cette princesse. L'affliction de la mort de Monsieur de Clèves l'avoit assez occupée pour avoir empêché qu'elle n'y eût jeté les yeux. La présence de Monsieur de Nemours les amena en foule dans son esprit; mais, quand il en eut été pleinement rempli et qu'elle se souvint aussi que ce même homme qu'elle regardoit comme pouvant l'épouser étoit celui qu'elle avoit aimé du vivant de son mari et qui étoit la cause de sa mort; que même en mourant il lui avoit témoigné de la crainte qu'elle ne l'épousât, son austère vertu étoit si blessée de cette imagination, qu'elle ne trouvoit guère moins de crime à épouser Monsieur de Nemours, qu'elle en avoit trouvé à l'aimer pendant la vie de son mari. Elle s'abandonna à ses réflexions si contraires à son bonheur; elle les fortifia encore de plusieurs raisons qui regardoient son repos et les maux qu'elle prévoyoit en épousant ce prince. Enfin, après avoir demeuré deux heures dans le lieu où elle étoit, elle s'en revint chez elle, persuadée qu'elle devoit fuir sa vue comme une chose entièrement opposée à son devoir.

Mais cette persuasion, qui étoit un effet de sa raison et de sa vertu, n'entraînoit pas son cœur. Il demeuroit attaché à Monsieur de Nemours avec une violence qui la mettoit dans un état digne de compassion et qui ne lui laissa plus de repos. Elle passa une des plus cruelles nuits qu'elle eût jamais passé.

Cependant, lassé d'un état si malheureux et si incertain, Monsieur de Nemours résolut de tenter quelque voie d'éclaircir sa destinée. "Que veux-je attendre? disoit-il, il y a longtemps que je sais que j'en suis aimé; elle est libre, elle n'a plus de devoir à m'opposer; pourquoi me réduire à la voir sans en être vu et sans lui parler? Est-il possible que l'amour m'ait si absolument ôté la raison et la hardiesse, et qu'il m'ait rendu si différent de ce que j'ai été dans les autres passions de ma vie? J'ai dû respecter la douleur de Madame de Clèves; mais je la respecte trop longtemps et je lui donne le loisir d'éteindre l'inclination qu'elle a pour moi."

Après ces réflexions il songea aux moyens dont il devoit se servir pour la voir. Il crut qu'il n'y avoit plus rien qui l'obligeât à cacher sa passion au vidame de Chartres; il résolut de lui en parler et de lui dire le dessein qu'il avoit pour sa nièce.

Le Vidame étoit alors à Paris; tout le monde y étoit venu donner ordre à son équipage et à ses habits pour suivre le Roi, qui devoit conduire la Reine d'Espagne. Monsieur de Nemours alla donc chez le Vidame et lui fit un aveu sincère de tout ce qu'il lui avoit caché jusque alors, à la réserve des sentiments de Madame de Clèves, dont il ne voulut pas paroître instruit.