Le Vidame la vint voir et servit ce prince avec tout l'esprit et l'application imaginables. Il ne la put faire changer sur sa conduite ni sur celle qu'elle avoit imposée à Monsieur de Nemours. Elle lui dit que son dessein étoit de demeurer dans l'état où elle se trouvoit; qu'elle connoissoit que ce dessein étoit difficile à exécuter, mais qu'elle espéroit d'en avoir la force. Elle lui fit si bien voir à quel point elle étoit touchée de l'opinion que Monsieur de Nemours avoit causé la mort à son mari, et combien elle étoit persuadée qu'elle feroit une action contre son devoir en l'épousant, que le Vidame craignit qu'il ne fût malaisé de lui ôter cette impression. Il ne dit pas à ce prince ce qu'il pensoit; et, en lui rendant compte de sa conversation, il lui laissa toute l'espérance que la raison doit donner à un homme qui est aimé.

Ils partirent le lendemain, et allèrent joindre le Roi. Monsieur le Vidame écrivit à Madame de Clèves, à la prière de Monsieur de Nemours, pour lui parler de ce prince; et, dans une seconde lettre, qui suivit bientôt la première, Monsieur de Nemours y mit quelques lignes de sa main. Mais Madame de Clèves, qui ne vouloit pas sortir des règles qu'elle s'étoit imposées, et qui craignoit les accidents qui peuvent arriver par les lettres, manda au Vidame qu'elle ne recevroit plus les siennes, s'il continuoit à lui parler de Monsieur de Nemours; et elle le lui manda si fortement, que ce prince le pria même de ne le plus nommer.

La Cour alla conduire la Reine d'Espagne jusqu'en Poitou. Pendant cette absence, Madame de Clèves demeura à elle-même; et, à mesure qu'elle étoit éloignée de Monsieur de Nemours et de tout ce qui l'en pouvoit faire souvenir, elle rappeloit la mémoire de Monsieur de Clèves, qu'elle se faisoit un honneur de conserver. Les raisons qu'elle avoit de ne point épouser Monsieur de Nemours lui paroissoient fortes du côté de son devoir, et insurmontables du côté de son repos. La fin de l'amour de ce prince et les maux de la jalousie, qu'elle croyoit infaillibles dans un mariage, lui montroient un malheur certain où elle s'alloit jeter; mais elle voyoit aussi qu'elle entreprenoit une chose impossible, que de résister en présence au plus aimable homme du monde, qu'elle aimoit et dont elle étoit aimée, et de lui résister sur une chose qui ne choquoit ni la vertu ni la bienséance. Elle jugea que l'absence seule et l'éloignement pouvoient lui donner quelque force; elle trouva qu'elle en avoit besoin, non-seulement pour soutenir la résolution de ne se pas engager, mais même pour se défendre de voir Monsieur de Nemours, et elle résolut de faire un assez long voyage pour passer tout le temps que la bienséance l'obligeoit à vivre dans la retraite. De grandes terres qu'elle avoit vers les Pyrénées lui parurent le lieu le plus propre qu'elle pût choisir. Elle partit peu de jours avant que la Cour revînt; et, en partant, elle écrivit à Monsieur le Vidame pour le conjurer que l'on ne songeât point à avoir de ses nouvelles ni à lui écrire.

Monsieur de Nemours fut affligé de ce voyage comme un autre l'auroit été de la mort de sa maîtresse. La pensée d'être privé pour longtemps de la vue de Madame de Clèves lui étoit une douleur sensible, et surtout dans un temps où il avoit senti le plaisir de la voir, et de la voir touchée de sa passion. Cependant, il ne pouvoit faire autre chose que s'affliger; mais son affliction augmenta considérablement. Madame de Clèves, dont l'esprit avoit été si agité, tomba dans une maladie violente sitôt qu'elle fut arrivée chez elle; cette nouvelle vint à la Cour. Monsieur de Nemours étoit inconsolable: sa douleur alloit au désespoir et à l'extravagance. Le Vidame eut beaucoup de peine à l'empêcher de faire voir sa passion au public; il en eut beaucoup aussi à le retenir et à lui ôter le dessein d'aller lui-même apprendre de ses nouvelles. La parenté et l'amitié de Monsieur le Vidame fut un prétexte à y envoyer plusieurs courriers. On sut enfin qu'elle étoit hors de cet extrême péril où elle avoit été, mais elle demeura dans une maladie de langueur qui ne laissoit guère d'espérance de sa vie.

Cette vue si longue et si prochaine de la mort fit paroître à Madame de Clèves les choses de cette vie de cet œil si différent dont[1] on les voit dans la santé. La nécessité de mourir, dont elle se voyoit si proche, l'accoutuma à se détacher de toutes choses, et la longueur de sa maladie lui en fit une habitude. Lorsqu'elle revint de cet état, elle trouva néanmoins que Monsieur de Nemours n'étoit pas effacé de son cœur, mais elle appela à son secours, pour se défendre contre lui, toutes les raisons qu'elle croyoit avoir pour ne l'épouser jamais. Il se passa un assez grand combat en elle-même; enfin elle surmonta les restes de cette passion, qui étoit affoiblie par les sentiments que sa maladie lui avoit donnés. Les pensées de la mort lui avoient reproché la mémoire de Monsieur de Clèves. Ce souvenir, qui s'accordoit à son devoir, s'imprima fortement dans son cœur. Les passions et les engagements du monde lui parurent tels qu'ils paroissent aux personnes qui ont des vues plus grandes et plus éloignées. Sa santé, qui demeura considérablement affoiblie, lui aida à conserver ces sentiments; mais, comme elle connoissoit ce que peuvent les occasions sur les résolutions les plus sages, elle ne voulut pas s'exposer à détruire les siennes ni revenir dans les lieux où étoit ce qu'elle avoit aimé. Elle se retira, sur le prétexte de changer d'air, dans une maison religieuse, sans faire paroître un dessein arrêté de renoncer à la Cour.

À la première nouvelle qu'en eut Monsieur de Nemours, il sentit le poids de cette retraite, et il en vit l'importance. Il crut dans ce moment qu'il n'avoit plus rien à espérer. La perte de ses espérances ne l'empêcha pas de mettre tout en usage pour faire revenir Madame de Clèves; il fit écrire la Reine, il fit écrire le Vidame, il l'y fit aller, mais tout fut inutile. Le Vidame la vit; elle ne lui dit point qu'elle eût pris de résolution; il jugea néanmoins qu'elle ne reviendroit jamais. Enfin, Monsieur de Nemours y alla lui-même sur le prétexte d'aller à des bains. Elle fut extrêmement troublée et surprise d'apprendre sa venue. Elle lui fit dire par une personne de mérite qu'elle aimoit, et qu'elle avoit alors auprès d'elle, qu'elle le prioit de ne pas trouver étrange si elle ne s'exposoit point au péril de le voir, et de détruire par sa présence des sentiments qu'elle devoit conserver; qu'elle vouloit bien qu'il sût qu'ayant trouvé que son devoir et son repos s'opposoient au penchant qu'elle avoit d'être à lui, les autres choses du monde lui avoient paru si indifférentes qu'elle y avoit renoncé pour jamais; qu'elle ne pensoit plus qu'à celles de l'autre vie, et qu'il ne lui restoit aucun sentiment que le désir de le voir dans les mêmes dispositions où elle étoit.

Monsieur de Nemours pensa expirer de douleur en présence de celle qui lui parloit. Il la pria vingt fois de retourner à Madame de Clèves, afin de faire en sorte qu'il la vît; mais cette personne lui dit que Madame de Clèves lui avoit non-seulement défendu de lui aller redire aucune chose de sa part, mais même de lui rendre compte de leur conversation. Il fallut enfin que ce prince repartît, aussi accablé de douleur que le pouvoit être un homme qui perdoit toutes sortes d'espérances de revoir jamais une personne qu'il aimoit d'une passion la plus violente, la plus naturelle et la mieux fondée qui ait jamais été. Néanmoins il ne se rebuta point encore, et il fit tout ce qu'il put imaginer de capable de la faire changer de dessein. Enfin, des années entières s'étant passées, le temps et l'absence ralentirent sa douleur et éteignirent sa passion. Madame de Clèves vécut d'une sorte qui ne laissa pas d'apparence qu'elle pût jamais revenir; elle passoit une partie de l'année dans cette maison religieuse, et l'autre chez elle, mais dans une retraite et dans des occupations plus saintes que celles des couvents les plus austères; et sa vie, qui fut assez courte, laissa des exemples de vertu inimitables.


NOTES.

FIRST PART.