Peu de temps avant notre dernière rupture avec l'Angleterre, le bruit se répandit fortement tout à coup que la guerre allait se renouveler, et que l'ambassadeur, lord Withworth, se préparait à partir. Une fois par mois, le premier consul avait coutume de recevoir le matin, chez madame Bonaparte, les ambassadeurs et leurs femmes. Cette audience se donnait avec beaucoup de pompe. Les étrangers se rangeaient dans un salon, et, lorsqu'ils y étaient réunis, on avertissait le premier consul, qui paraissait accompagné de sa femme, tous deux suivis d'un préfet et d'une dame du palais. On leur nommait à l'un et à l'autre les ambassadeurs et leurs femmes, madame Bonaparte s'asseyait un moment, le premier consul soutenait la conversation plus ou moins longtemps, et se retirait ensuite après une légère révérence.
Peu de jours avant la rupture de la paix, le corps diplomatique fut donc réuni aux Tuileries comme de coutume. Pendant qu'il attendait, j'arrivai jusqu'à l'intérieur de l'appartement de madame Bonaparte, et j'entrai dans le cabinet où elle achevait sa toilette. Le premier consul, assis à terre, se jouait fort gaiement avec le petit Napoléon, fils aîné de son frère Louis.
En même temps, il s'amusait à contrôler la parure de sa femme et la mienne, nous donnant son avis sur chacune des parties de notre ajustement: Il semblait de la meilleure humeur du monde; je le remarquai, et je lui dis que vraisemblablement les lettres des ambassadeurs expédiées après cette audience s'accorderaient pour ne parler que de paix et de concorde, tant il allait leur paraître serein. Bonaparte se mit à rire, et continua ses jeux avec l'enfant.
Tout à coup, on vint l'avertir que le cercle était formé. Alors, se relevant brusquement et la gaieté disparaissant de ses lèvres, je fus frappée de l'expression sévère qui la remplaça subitement, son teint parut presque pâlir à sa volonté ses traits se contractèrent, et tout cela en moins de temps que je ne mets à le conter. En prononçant d'une voix émue ces seuls mots: «Allons, mesdames!» il marcha précipitamment, entra dans le salon, et, ne saluant personne, il s'avança vers l'ambassadeur d'Angleterre. Alors il commença à se plaindre amèrement des procédés de son gouvernement. Sa colère semblait s'accroître de moment en moment; elle fut bientôt portée à un point qui terrifia l'assemblée: les paroles les plus dures, les menaces les plus violentes sortaient entre-choquées de ses lèvres tremblantes. On n'osait faire un mouvement. Madame Bonaparte et moi, nous nous regardions muettes d'étonnement, et chacun réellement frémissait plus ou moins autour de lui. Le flegme de l'Anglais en fut même déconcerté, et il eut beaucoup de peine à trouver des paroles pour lui répondre.
Une autre anecdote, assez étrange à raconter, mais très caractéristique, peut encore prouver à quel point, lorsqu'il le voulait, il savait se rendre maître de lui[12].
[Note 12: ][(retour) ] L'abbé de Pradt racontait qu'une fois, après une scène violente, l'empereur s'approcha de lui et lui dit: «Vous m'avez cru bien en colère? Détrompez-vous: chez moi, la colère n'a jamais passé ça.» Et il fit glisser sa main devant son cou, indiquant par là que les mouvements de sa bile n'arrivaient jamais jusqu'à troubler sa tête. (P. R.)
Quand il faisait quelque voyage ou même quelque campagne, il lui arrivait de ne point négliger un genre de distraction qu'il plaçait dans les courts répits de ses affaires ou de ses batailles. Son beau-frère Murat, ou son grand maréchal Duroc étaient chargés de s'informer pour lui des moyens de satisfaire ces fantaisies passagères. Lors de la première entrée en Pologne, Murat, qui l'avait précédé à Varsovie, reçut l'ordre de chercher pour l'empereur, qui allait arriver, une femme jeune et jolie, et de la prendre de préférence dans la noblesse. Il s'acquitta adroitement de cette commission, et détermina à cet acte de complaisance une jeune et noble Polonaise, mariée à un vieux mari. On ne sait quels moyens il employa et quelles furent ses promesses; mais enfin elle consentit à tout arrangement, et même à partir un soir pour le château voisin de Varsovie où l'empereur s'était arrêté.
Voilà donc cette belle personne expédiée et arrivant assez tard au lieu de sa destination. Elle a conté elle-même cette aventure, avouant (ce que l'on croira facilement) qu'elle arriva émue et tremblante. L'empereur était renfermé dans son cabinet. On lui annonça la nouvelle venue; sans se déranger, il ordonne qu'on la conduise à l'appartement qui lui est destiné, et qu'on lui propose un bain et à souper, ajoutant qu'après elle sera libre de se mettre au lit. Cependant il continue son travail jusqu'à une heure assez avancée dans la nuit.
Enfin, ses affaires étant terminées, il se rend à l'appartement où il était attendu depuis longtemps, et se présente tout à coup avec toutes les apparences d'un maître qui dédaigne l'inutile des préparations; puis, sans perdre un seul instant, il entame la plus singulière conversation sur la situation politique de la Pologne, interrogeant cette jeune femme comme il eût fait d'un agent de police, et lui demandant des notes fort circonstanciées sur tous les grands seigneurs polonais qui se trouvaient alors à Varsovie. Il s'informa soigneusement de leurs opinions, de leurs intérêts présents, et prolongea longtemps ce bizarre interrogatoire.
On se figure l'étonnement d'une femme de vingt ans qui ne s'était point préparée à un semblable début. Elle satisfit à tout de son mieux, et, lorsqu'elle n'eut plus rien à répondre, alors seulement il parut se souvenir que Murat avait au moins promis en son nom quelques paroles d'un genre plus doux.