Quoiqu'il en soit, apparemment que cette façon d'agir n'empêcha point la jeune Polonaise de s'attacher à lui, car cette liaison s'est prolongée pendant plusieurs campagnes. Plus tard, elle est venue à Paris; elle y mit au monde un fils, objet des espérances des Polonais qui plaçaient sur sa tête l'espoir de leur indépendance future. J'ai vu la mère présentée à la cour impériale, exciter d'abord la jalousie de madame Bonaparte, et, après le divorce, devenir au contraire à la Malmaison la compagne assez intime de l'impératrice répudiée à qui elle amenait souvent son fils.
On a assuré que, fidèle à l'empereur dans son malheur, elle le visita plus d'une fois à l'île d'Elbe; il la retrouva en France quand il fit sa dernière et funeste apparition. Mais, après sa seconde chute (je ne sais à quelle époque elle était devenue veuve), elle se maria et elle est morte à Paris cette année même 1818. Je tiens ces détails de M. de Talleyrand.
Achevons ce portrait commencé.
Bonaparte pousse à un tel point la personnalité qu'il n'est pas facile de l'émouvoir sur ce qui ne le regarde point. Cependant, quelquefois, on l'a vu comme surpris par certains mouvements de sensibilité, mais ils étaient fort passagers et finissaient toujours par lui donner de l'humeur. Il n'est pas rare de le voir ému jusqu'à répandre quelques larmes; il semble qu'elles soient le résultat d'une sorte d'irritation nerveuse dont alors elles deviennent la crise. «J'ai, disait-il, des nerfs fort intraitables, et, dans cette disposition, si mon sang ne battait avec une continuelle lenteur, je courrais risque de devenir fou.» Je tiens, en effet, de Corvisart que ses artères donnent un peu moins de pulsations que le terme moyen ordinaire chez les hommes. Bonaparte n'a jamais éprouvé ce qu'on appelle vulgairement un étourdissement, et il prétendait ne pouvoir attacher aucune idée à cette expression, la tête me tourne.
Non seulement, par la complaisance avec laquelle il cédait à ses premiers mouvements, il laissait échapper souvent des paroles dures et embarrassantes pour ceux à qui elles étaient adressées, mais encore il a paru toujours trouver un secret plaisir à exciter la crainte et à froisser les individus plus ou moins tremblants devant lui. Il pense que l'inquiétude stimule le zèle; aussi a-t-il souvent évité de se montrer content des choses et des personnes. Admirablement servi, toujours obéi à la minute, il se plaignait encore, et laissait volontairement planer une petite terreur de détail dans l'intérieur le plus intime de son palais. Si l'entraînement de sa conversation établissait momentanément une aisance modérée, on s'apercevait tout à coup qu'il en craignait l'abus, et, par un mot dur et impérieux, il remettait à sa place, c'est-à-dire dans sa crainte, celui qu'il avait accueilli et encouragé. Il a l'air de haïr sans cesse le repos, et pour lui et pour les autres. Quand M. de Rémusat lui avait donné quelqu'une de ces fêtes magnifiques où tous les arts étaient appelés pour contribuer à ses plaisirs, il ne m'arrivait jamais de demander si l'empereur était content, mais s'il avait plus ou moins grondé. Son service était la chose la plus pénible du monde; aussi lui est-il arrivé de dire dans un de ces moments où la puissance de la conviction apparemment le pressait fortement: «L'homme vraiment heureux est celui qui se cache de moi au fond d'une province, et, quand je mourrai, l'univers fera un grand ouf!»
J'ai dit que Bonaparte est étranger à toute générosité; et cependant ses dons ont été immenses, et les récompenses qu'il a accordées gigantesques. Mais, quand il payait un service, il faisait trop sentir qu'il croyait en acheter un autre, et on demeurait toujours dans une inquiétude vague sur les conditions du marché. Il y avait bien aussi quelquefois de la fantaisie dans ses largesses; aussi est-il rare que ses bienfaits aient enchaîné la reconnaissance. D'ailleurs, il exigeait que l'argent qu'il distribuait fût exactement dépensé; il aimait assez qu'on fît des dettes, parce qu'elles entretenaient la dépendance. Sa femme lui donnait une satisfaction étendue sur cet article; il n'a jamais voulu remettre ses affaires en ordre, afin de conserver des occasions de l'inquiéter.
À une certaine époque, il assura à M. de Rémusat un revenu considérable, en exigeant que nous eussions ce qu'on appelle une maison, et que nous réunissions beaucoup d'étrangers. Nous fîmes très exactement les premières dépenses que demande un grand établissement. Peu de temps après, j'eus le malheur de perdre ma mère, et je fus forcée de fermer ma maison. L'empereur alors nous retira subitement tous ses dons, puisque, disait-il, nous ne pouvions tenir l'engagement que nous avions pris, et nous laissa durement dans un véritable état de gêne, que ses largesses passagères et onéreuses avaient seules causé.
Je m'arrête ici. Si j'exécute le projet que j'ai formé, peu à peu ma mémoire attentivement consultée me fournira d'autres anecdotes qui compléteront cette ébauche. Elle doit suffire à donner une idée du caractère de celui auprès duquel les circonstances ont attaché les plus belles années de ma vie.
LA MÈRE DE BONAPARTE.
Madame Bonaparte, la mère (Ramolini de son nom), avait épousé, en 1767, Charles Bonaparte, dont la famille était comptée, ou fut inscrite, au rang des familles nobles de l'île de Corse. On a prétendu qu'il avait existé une liaison entre elle et M. de Marbeuf, gouverneur de cette île, et même on allait jusqu'à dire que Napoléon en était le fruit. Il est bien certain qu'il a toujours eu des égards pour la famille Marbeuf. Quoi qu'il en soit, le gouverneur fit comprendre Napoléon Bonaparte dans le nombre des enfants nobles qui devaient être envoyés de Corse en France pour être élevés à l'école militaire. Il fut placé à celle de Brienne.