Les Anglais s'étant rendus maîtres de la Corse, en 1793, madame Bonaparte, veuve et riche, se retira à Marseille avec ses autres enfants. Leur éducation avait été fort négligée, et, s'il en faut croire les souvenirs des Marseillais, les jeunes filles n'y montrèrent point qu'elles eussent été élevées dans la sévérité d'une morale fort scrupuleuse. L'empereur, au reste, n'a jamais pardonné à la ville de Marseille d'avoir été témoin du peu d'importance que les siens y avaient à cette époque, et des anecdotes fâcheuses, imprudemment rappelées par quelques Provençaux, ont constamment nui près de lui aux intérêts de toute la Provence.
Madame Bonaparte, la mère, s'établit à Paris lors de l'élévation de son fils. Elle vivait assez à l'écart, amassant de l'argent autant qu'elle le pouvait; elle ne se mêlait nullement des affaires, n'avait ni ne cherchait aucun crédit. Son fils lui imposait à elle comme à tout le monde. C'est une femme d'un esprit fort médiocre, et qui, malgré le rang où les événements l'ont portée, n'a pu prêter à aucun éloge. Depuis la chute de son fils, elle s'est retirée à Rome, où elle vit avec son frère, le cardinal Fesch.
On assure que celui-ci, lors de la première campagne d'Italie, se montra fort avide de profiter des chances qui se présentaient pour fonder sa fortune. Il acquit, reçut, ou prit même, dit-on, une assez grande quantité de tableaux, statues et choses précieuses qui, depuis, ont servi à décorer ses différentes résidences. Plus tard, devenu archevêque de Lyon et cardinal, il eut le bon esprit de se pénétrer des devoirs de ses deux dignités, et il finit par acquérir dans le clergé une réputation assez honorable. Il résista souvent à l'empereur, quand ses différends avec le pape éclatèrent, et ne fut pas un des moindres obstacles à l'exécution de ses volontés, lors de l'essai maladroit que l'on fit d'un concile à Paris. Soit par politique, soit par esprit de religion, il apporta quelque résistance au divorce, du moins madame Joséphine Bonaparte le croyait ainsi. J'entrerai plus tard dans quelques détails à ce sujet. Le cardinal a trouvé, depuis sa retraite à Rome, une protection utile et soutenue auprès du pape[13].
[Note 13: ][(retour) ] Madame Bonaparte, née en 1750, est morte en 1839. Le cardinal Fesch, né à Ajaccio le 3 janvier 1763, est mort à Rome le 13 mai 1839. (P. R.)
JOSEPH BONAPARTE.
Joseph, né en 1768, avec une jolie figure et un goût décidé pour les femmes, a toujours été distingué par des manières plus douces que celles de ses frères. Mais il a comme eux la même affectation de fausseté; son ambition, quoique moins développée que celle de Napoléon, s'est fait voir aussi dans quelques circonstances; son esprit a toujours été au-dessous des situations, difficiles à la vérité, où on l'a porté. En 1805, Bonaparte voulut faire Joseph roi d'Italie, en exigeant qu'il se déclarât étranger à la succession au trône de France: il s'y refusa. Il a toujours montré une grande ténacité à conserver ce qu'il appelait ses droits, il se croyait appelé à reposer les Français de l'agitation où les mettait l'activité de son frère; il entendait mieux que lui la manière de réussir par des formes affables, mais il ne savait point inspirer de confiance. Il a de la facilité dans la vie intime; il n'a eu d'habileté ni sur le trône de Naples, ni sur celui d'Espagne. Il est vrai qu'il ne lui était permis de régner qu'à la façon d'un lieutenant de Napoléon. Dans ces deux pays, il n'a inspiré ni estime ni animosité qui lui fût personnelle[14].
[Note 14: ][(retour) ] Joseph Bonaparte est mort à Florence le 28 juillet 1844. (P. R.).
Sa femme, fille d'un négociant de Marseille nommé Clary, est la plus simple et la meilleure personne du monde. Laide, chétive, timide et silencieuse, elle n'a joué aucun rôle soit à la cour de l'empereur, soit lorsqu'elle a successivement porté deux couronnes que vraisemblablement elle a perdues sans regrets. De cette union sont nées deux filles. Toute cette famille est établie maintenant dans l'Amérique septentrionale.
La soeur de madame Joseph Bonaparte avait épousé le général Bernadotte, aujourd'hui roi de Suède. Celle-ci, dont le caractère avait quelque originalité, s'étant prise, avant son mariage, d'un sentiment très vif pour Napoléon, parut en conserver toujours le souvenir. On a cru que les restes de cette passion mal éteinte furent la cause de son refus obstiné de quitter la France. Elle demeure encore à Paris dans ce moment, où elle vit très incognito[15].
[Note 15: ][(retour) ] La reine de Suède est morte il y a peu d'années, après avoir longtemps habité à Paris, rue d'Anjou-Saint-Honoré. (P. R.)