LUCIEN BONAPARTE.
Lucien Bonaparte a beaucoup d'esprit. Le goût des arts et d'une certaine littérature se développa chez lui de bonne heure. Député de la Corse, quelques-uns de ses discours au conseil des Cinq-Cents furent alors remarqués, entre autres celui qu'il prononça le 22 septembre 1798, anniversaire de la fondation de la République. Il y proclama le voeu que chacun des membres du conseil devait former: de conserver le dépôt de la constitution et de la liberté, et proféra un violent anathème contre tout Français qui tâcherait de rétablir la royauté. Le général Jourdan, exprimant alors quelques craintes relatives aux bruits qui circulaient d'un bouleversement prochain dont les conseils étaient menacés, Lucien rappela qu'il existait un décret qui prononçait la mise hors la loi de quiconque oserait porter atteinte à l'inviolabilité de la représentation nationale. Toutefois il est plus que probable que, d'accord avec son frère, il surveillait déjà le moment où ils pourraient tous deux jeter les fondements de l'élévation de leur famille. Il y avait pourtant quelques idées constitutionnelles dans la tête de Lucien, et peut-être que, s'il eût conservé de l'influence sur son frère, il eût mis des obstacles à l'accroissement indéfini de son pouvoir arbitraire. Cependant il parvint à lui faire arriver jusqu'en Égypte des nouvelles de la situation des choses en France, pressa ainsi son retour, et l'aida ensuite fortement, comme chacun sait, dans la révolution du 18 brumaire 1799.
Depuis cette époque, Lucien fut d'abord ministre de l'intérieur, puis ambassadeur en Espagne, et devint partout un objet d'ombrage pour le premier consul. Bonaparte n'aimait guère le souvenir des services qu'on lui avait rendus, et Lucien avait coutume de les rappeler avec humeur dans leurs fréquentes altercations.
Durant son séjour en Espagne, il se lia intimement avec le prince de la Paix, et contribua au traité de Badajoz[16], qui, pour cette fois, sauva le Portugal de l'invasion. Il reçut en récompense des sommes considérables, soit en argent, soit en diamants, que l'on a portées jusqu'à cinq cents millions. Il eut aussi à cette époque le projet de marier Bonaparte à une infante d'Espagne; mais celui-ci, soit par affection pour sa femme, soit dans la crainte de se rendre suspect aux républicains qu'il ménageait encore, repoussa l'idée de ce mariage qu'on eût conclu au moyen du prince de la Paix.
[Note 16: ][(retour) ] Le 6 juin 1801. (P. R.)
En 1790, Lucien, garde-magasin des subsistances militaires près de Toulon, avait épousé la fille d'un aubergiste qui lui donna deux filles et mourut au bout de quelques années. L'aînée de ses deux filles fut rappelée en France plus tard par l'empereur qui, lorsqu'il vit ses affaires se gâter en Espagne, eut envie de traiter de la paix avec le prince des Asturies, et de lui faire épouser cette fille de Lucien. Mais cette jeune personne, logée chez sa grand'mère, écrivit trop franchement à son père les impressions qu'elle recevait à la cour de son oncle; elle se moqua des personnages les plus importants, et ses lettres ayant été ouvertes, elles irritèrent l'empereur, qui la renvoya en Italie.
En 1803, Lucien, veuf, et livré à une vie de galanterie qui pourrait même recevoir un autre nom, devint tout à coup amoureux de madame Jouberthon, femme d'un agent de change qu'on envoya à Saint-Domingue, où il mourut. Cette femme, belle et adroite, parvint à se faire épouser, malgré l'opposition du premier consul. La mésintelligence des deux frères éclata à ce dernier événement, et Lucien quitta la France au printemps de 1804, et s'établit à Rome.
On a su comment, depuis, il s'attacha aux intérêts du pape et sut adroitement s'assurer sa protection; si bien qu'aujourd'hui même encore, après avoir été rappelé ici lors de la funeste entreprise de 1815, après le second retour du roi, il put encore retourner dans les États romains, et vivre tranquille avec la portion de sa famille qui s'y est retirée. Lucien est né en 1775[17].
[Note 17: ][(retour) ] Lucien Bonaparte est mort à Viterbe le 29 juin 1840. (P. R.)