Louis Bonaparte, né en 1778, est un homme sur lequel les opinions ont été fort diverses. Une certaine hypocrisie de quelques vertus, des moeurs plus régulières que celles de sa famille, des opinions bizarres, appuyées plutôt cependant sur des théories hasardées que sur des principes solides, ont abusé beaucoup de monde, et séparé sa réputation de celle de ses frères.
Avec beaucoup moins d'esprit que Napoléon et Lucien, il a pourtant quelque chose de romanesque dans l'imagination qu'il a su allier à une complète sécheresse de coeur. Les habitudes d'une mauvaise santé ont flétri sa jeunesse et ajouté à la tristesse âcre de son caractère. Je ne sais si livré à lui-même, cette ambition si naturelle à toute sa famille se fût aussi développée en lui, mais il a montré dans plusieurs occasions qu'il croyait devoir profiter des chances que les circonstances lui ont offertes.
On lui a su gré d'avoir voulu gouverner la Hollande dans les intérêts de ce pays, au mépris des volontés de son frère, et son abdication, causée par un caprice plutôt que par un sentiment généreux, lui a cependant fait honneur. Elle est au fond la meilleure action de sa vie.
Louis Bonaparte est essentiellement égoïste et défiant. La suite de ces Mémoires servira à le faire mieux connaître. Bonaparte disait un jour de lui: «Ses feintes vertus me donnent autant d'embarras que les vices de Lucien.» Il s'est retiré à Rome depuis la chute de sa famille.
MADAME JOSÉPHINE BONAPARTE ET SA FAMILLE.
Le marquis de Beauharnais, père du général premier époux de madame Bonaparte, avait été employé militairement à la Martinique. Il s'y attacha à une tante de cette même madame Bonaparte avec laquelle il revint en France et qu'il épousa dans sa vieillesse. Cette tante fit venir en France sa nièce, Joséphine de la Pagerie. Elle la fit élever, et profita de l'ascendant qu'elle avait sur un vieux mari pour la marier à l'âge de quinze ans au jeune Beauharnais son beau-fils. Celui-ci se maria malgré lui; cependant il est à croire qu'à une certaine époque il conçut quelque attachement pour sa femme, car j'ai lu de lui des lettres fort tendres, qu'il avait écrites lorsqu'il était en garnison, et qu'elle conservait avec soin.
De ce mariage naquirent Eugène et Hortense. Quand la Révolution commença, je crois que l'intimité de ce mariage était refroidie. Dans le commencement de la Terreur, M. de Beauharnais commandait encore les armées françaises, et n'avait plus guère de relations avec sa femme.
J'ignore quelles circonstances la lièrent avec certains députés de la Convention, mais elle avait quelque crédit sur eux, et, comme elle était bonne et obligeante, elle s'employait à rendre autant de services qu'il lui était possible. Dès lors, sa réputation de conduite était fort compromise; mais celle de sa bonté, de la grâce et de la douceur de ses manières ne se contestait point. Elle fut plus d'une fois utile à mon père, auprès de Barrère et de Tallien, et ce fut ce qui mit ma mère en relation avec elle. En 1793, un hasard la plaça dans un village des environs de Paris où, comme elle, nous passâmes l'été. Ce voisinage de campagne amena quelque intimité. Je me souviens encore que la jeune Hortense, moins âgée que moi de trois ou quatre ans, venait me rendre visite dans ma chambre, et, s'amusant à faire l'inventaire de quelques petits bijoux que je possédais, me témoignait souvent que toute son ambition pour l'avenir se bornerait à être maîtresse d'un pareil trésor. Cette malheureuse femme a été depuis surchargée de bijoux et de diamants, et combien n'a-t-elle pas gémi sous le poids du brillant diadème qui semblait l'écraser!
Dans ces temps où chacun fut forcé de chercher une retraite pour échapper à la persécution qui poursuivit toutes les classes de la société, nous perdîmes de vue madame de Beauharnais. Son mari, étant devenu suspect aux jacobins, fut amené dans les prisons de Paris, et condamné à mort par le tribunal révolutionnaire. Incarcérée aussi, elle échappa cependant à la hache qui frappait tout le monde sans aucune distinction. Liée avec la belle madame Tallien, elle fut introduite dans la société du Directoire et protégée particulièrement par Barras. Madame de Beauharnais avait peu de fortune, et son goût pour la parure et le luxe la rendit dépendante de ceux qui pouvaient l'aider à le satisfaire; sans être précisément jolie, toute sa personne possédait un charme particulier. Il y avait de la finesse et de l'accord dans ses traits; son regard était doux; sa bouche, fort petite, cachait habilement de mauvaises dents; son teint, un peu brun, se dissimulait à l'aide du rouge et du blanc qu'elle employait habilement; sa taille était parfaite, tous ses membres souples et délicats; le moindre de ses mouvements était aisé et élégant; on n'eût jamais mieux appliqué qu'à elle ce vers de la Fontaine:
Et la grâce plus belle encor que la beauté.