Elle se mettait avec un goût extrême, embellissait ce qu'elle portait; et, avec ces avantages et la recherche constante de sa parure, elle a toujours trouvé le moyen de n'être point effacée par la beauté et la jeunesse d'un si grand nombre de femmes dont elle s'est entourée.
À tous ces avantages, j'ai déjà dit qu'elle joignait une extrême bonté; de plus, une égalité d'humeur remarquable, beaucoup de bienveillance, et de la facilité pour oublier le mal qu'on avait voulu lui faire.
Ce n'était point une personne d'un esprit transcendant. Créole et coquette, son éducation avait été assez négligée; mais elle sentait ce qui lui manquait, et ne compromettait point sa conversation. Elle possédait un tact naturel assez fin, elle trouvait aisément à dire les choses qui plaisent; sa mémoire était obligeante, c'est une qualité utile pour ceux qui sont placés dans les hauts rangs. Malheureusement, elle manquait de gravité dans les sentiments, et d'élévation d'âme. Elle a préféré exercer sur son mari le charme de ses agréments à l'empire de quelques vertus. Elle a poussé pour lui la complaisance à l'excès, et n'assurait son crédit que par des facilités qui contribuaient peut-être à fortifier cette sorte de mépris que les femmes lui inspiraient. Elle eût pu lui donner parfois d'utiles leçons; mais elle le craignait, et recevait au contraire de lui la plupart de ses impressions. D'ailleurs, légère, mobile, facile à émouvoir et à calmer, incapable d'une émotion prolongée, d'une attention soutenue, d'une réflexion sérieuse, si la grandeur ne lui tourna pas la tête, elle ne l'instruisit pas non plus. Le penchant de son caractère la portait à consoler les malheureux; mais elle ne sut porter ses regards que sur des peines partielles, et ne pensa point aux maux de la France. Le génie de Bonaparte d'ailleurs lui imposait; elle ne le jugeait que dans ce qui la regardait personnellement, et, sur tout le reste, respectait ce qu'il avait appelé lui-même l'entraînement de sa destinée. Il eut sur elle quelques influences funestes; car il lui inspira le mépris d'une certaine morale, une assez grande défiance, et l'habitude du mensonge que tous deux employaient habilement tour à tour.
On a dit qu'elle avait été le prix du commandement de l'armée d'Italie; elle m'a assuré qu'à cette époque Bonaparte était réellement amoureux d'elle. Elle hésita entre lui, le général Hoche et M. de Caulaincourt, qui l'aimaient aussi. L'ascendant de Bonaparte l'emporta. Je sais que ma mère, retirée alors à la campagne, s'étonna dans sa retraite que la veuve de M. de Beauharnais eût épousé un homme si peu connu.
Quand je l'interrogeais sur les manières d'être de Bonaparte dans sa jeunesse, elle me contait qu'il était alors rêveur, silencieux, embarrassé avec les femmes, mais passionné et entraînant, quoique assez étrange dans toute sa personne. Elle accusait fort le voyage d'Égypte d'avoir changé son humeur, et développé ce despotisme journalier dont elle a tant souffert depuis.
J'ai vu des lettres de Napoléon à madame Bonaparte, lors de la première campagne d'Italie. Elle l'y avait suivi; mais quelquefois il la laissait sur les derrières de l'armée, jusqu'à ce que la sûreté du chemin eût été assurée par la victoire. Ces lettres sont très singulières: une écriture presque indéchiffrable, une orthographe fautive, un style bizarre et confus. Mais il y règne un ton si passionné, on y trouve des sentiments si forts, des expressions si animées et en même temps si poétiques, un amour si à part de tous les amours, qu'il n'y a point de femme qui ne mît du prix à avoir reçu de pareilles lettres. Elles formaient un contraste piquant avec la bonne grâce élégante et mesurée de celles de M. de Beauharnais. D'ailleurs, quelle circonstance pour une femme que de se trouver (dans un temps où la politique décidait des actions des hommes) comme un des mobiles de la marche triomphante de toute une armée! À la veille d'une de ses plus grandes batailles, Bonaparte écrivait: «Me voici loin de toi! Il semble que je sois tombé dans les plus épaisses ténèbres; j'ai besoin des funestes clartés de ces foudres que nous allons lancer sur nos ennemis, pour sortir de cette obscurité où m'a jeté ton absence. Joséphine, tu pleurais quand je t'ai quittée. Tu pleurais! À cette idée, tout mon être frémit; va, calme-toi; Wurmser payera cher les larmes que je t'ai vue répandre.» Et, le lendemain, Wurmser était battu.
L'enthousiasme avec lequel le général Bonaparte fut reçu dans cette belle Italie, la magnificence des fêtes, l'éclat des victoires, la richesse des trésors que chaque officier y put acquérir, le luxe sans mesure qui en fut la suite, accoutumèrent dès lors madame Bonaparte à toutes les pompes dont elle a été environnée, et, de son aveu, rien n'a pu égaler pour elle les impressions qu'elle reçut à cette époque, où l'amour venait, ou semblait venir déposer journellement à ses pieds, une conquête de plus sur un peuple enivré de son vainqueur. Cependant on peut conclure de ces lettres mêmes que, malgré ce prestige de gloire et d'amour, madame Bonaparte, dans cette vie de triomphes, de victoires et de licence, donna quelquefois des inquiétudes à cet époux vainqueur. Elles décèlent les agitations d'une jalousie tantôt sombre, tantôt menaçante. Alors on y trouve des réflexions mélancoliques, une sorte de dégoût des illusions si passagères de la vie. Peut-être que ces mécomptes qui froissèrent les premiers sentiments un peu vifs que Bonaparte se fût encore avisé d'éprouver, eurent sur lui quelque influence qui parvint à le dessécher peu à peu. Peut-être qu'il eût valu davantage s'il eût été plus et surtout mieux aimé.
Lorsque, au retour de cette brillante campagne, le général vainqueur fut obligé de s'exiler en Égypte, pour échapper à l'inquiétude du Directoire, la situation de madame Bonaparte devint précaire et difficile. Son époux emportait contre elle des soupçons alimentés par Joseph et Lucien, qui craignaient l'empire que sa femme pouvait prendre. Madame Bonaparte, isolée, privée de son fils, qui avait suivi Bonaparte, entraînée par ses goûts à des dépenses désordonnées, tourmentée par des dettes, se rapprocha de Barras au moyen de madame Tallien, son amie, et chercha des appuis auprès des directeurs, et de Rewbel surtout. Bonaparte lui avait enjoint, en partant, d'acheter une terre; le voisinage de Saint-Germain, où on élevait sa fille, la détermina pour la Malmaison. Ce fut là que nous la retrouvâmes, parce que nous habitions pour quelques mois le château de l'un de nos amis[18], situé à peu de distance de celui qu'elle venait d'acquérir. Madame Bonaparte, naturellement expansive et même souvent un peu indiscrète, n'eut pas plus tôt retrouvé ma mère, qu'elle lui livra un grand nombre de confidences sur son époux absent, sur ses beaux-frères, enfin sur tout un monde qui nous était absolument étranger. On croyait presque Bonaparte perdu pour la France; on négligeait sa femme; ma mère eut pitié d'elle, nous lui donnâmes quelques soins, elle n'en a jamais perdu le souvenir. À cette époque, j'avais dix-sept ans, et j'étais mariée depuis un an.
[Note 18: ][(retour) ] Madame de Vergennes était très liée avec M. Chanorier, qui habitait à Croissy sur les bords de la Seine, homme riche et intelligent qui a introduit en France un des premiers troupeaux de moutons mérinos. C'est de là qu'elle fit, avec ses filles, quelques visites de voisinage à la Malmaison, et renoua avec madame Bonaparte sa liaison avec madame de Beauharnais. (P. R.)
Ce fut à la Malmaison que madame Bonaparte nous montra cette prodigieuse quantité de perles, de diamants et de camées qui composaient dès lors son écrin, digne déjà de figurer dans les contes des Mille et une Nuits, et qui pourtant devait tant s'augmenter depuis. L'Italie, envahie et reconnaissante, avait concouru à toutes ces richesses, et particulièrement le pape, touché des égards que lui témoigna le vainqueur, en se refusant au plaisir de planter ses drapeaux sur les murs de Rome. Les salons de la Malmaison étaient somptueusement décorés de tableaux, de statues, de mosaïques, dépouilles de l'Italie, et chacun des généraux qui figurèrent dans cette campagne pouvait étaler un pareil butin.