À côté de toutes ces richesses, madame Bonaparte manquait souvent des moyens de payer ses moindres dépenses, et, pour se tirer d'affaire, elle cherchait à vendre le crédit qu'elle avait sur les gens puissants de cette époque, et se compromettait par d'imprudentes relations. Rongée de soucis, plus mal que jamais avec ses beaux-frères, ne prêtant que trop à leurs accusations contre elle, ne comptant plus sur le retour de son époux, elle fut tentée de donner sa fille au fils du directeur Rewbel; mais cette jeune personne n'y voulut point consentir, et, par sa résistance, rompit un projet dont l'exécution eût sans doute déplu fortement à Bonaparte.
Cependant, tout à coup, le bruit de son arrivée à Fréjus se répand. Il revient l'âme bourrelée des rapports que Lucien lui a faits dans ses lettres. Sa femme, dès qu'elle apprend son débarquement, prend la poste pour le joindre; elle le manque, retourne sur ses pas et revient dans sa maison de la rue Chantereine, quelques heures après lui. Elle descend de voiture avec empressement, suivie de sa fille et de son fils, qu'elle a retrouvé; elle monte l'escalier qui conduit à sa chambre; mais quelle est sa surprise d'en voir la porte fermée! Elle appelle Bonaparte, le presse d'ouvrir; il lui répond au travers de cette porte qu'elle ne s'ouvrira plus pour elle. Alors elle pleure, tombe à genoux, supplie en son nom et en celui de ses deux enfants; mais tout garde un profond silence autour d'elle, et plusieurs heures de la nuit se passent dans cette terrible anxiété. Enfin, vaincu par ses cris et sa persévérance, vers quatre heures du matin, Bonaparte ouvre cette porte, et paraît, je le tiens de madame Bonaparte elle-même, avec un visage sévère, et qui montrait cependant qu'il avait beaucoup pleuré. Il lui reproche amèrement sa conduite, son oubli, tous les torts réels ou inventés dont Lucien avait surchargé ses récits, et finit par annoncer une séparation éternelle. Puis, se retournant vers Eugène de Beauharnais, qui pouvait bien avoir vingt ans à cette époque: «Quant à vous, lui dit-il, vous ne porterez point le poids des torts de votre mère. Vous serez toujours mon fils, je vous garderai près de moi.--Non, mon général, répond Eugène, je dois partager la triste fortune de ma mère, et, dès ce moment, je vous fais mes adieux.»
Ces paroles commencèrent à ébranler la fermeté de Bonaparte; il ouvrit ses bras à Eugène en pleurant; sa femme et Hortense embrassaient ses genoux, et peu après tout fut pardonné. Dans l'explication, madame Bonaparte parvint à se justifier des accusations envenimées de son beau-frère, et Bonaparte, voulant alors la venger, envoya chercher Lucien dès sept heures du matin; et, sans l'avoir prévenu, il ordonna qu'il fût introduit dans la chambre où les deux époux, entièrement raccommodés, occupaient dans ce moment le même lit.
Depuis ce temps, Bonaparte exigea que sa femme rompît avec madame Tallien et toute la société directoriale. Le 18 brumaire détruisit encore mieux ces relations. Elle m'a raconté que, la veille de cette journée importante, elle avait vu avec surprise Bonaparte charger deux pistolets et les mettre auprès de son lit. Sur ses questions, il lui répondit qu'il pouvait arriver dans la nuit tel événement qui rendît cette précaution nécessaire, et, après cette seule parole, il se coucha et s'endormit profondément jusqu'au lendemain matin.
Parvenu au consulat, il tira un grand parti des qualités douces et gracieuses de sa femme, pour attirer à sa cour ceux que sa rudesse naturelle aurait effarouchés; il lui laissa le soin du retour des émigrés. Presque toutes les radiations passèrent par les mains de madame Bonaparte; elle fut le premier lien qui rapprocha la noblesse française du gouvernement consulaire. Nous le verrons avec plus de détail dans plusieurs chapitres de ces Mémoires.
Eugène de Beauharnais, né en 1780, a traversé toutes les phases d'une vie tantôt orageuse et tantôt brillante, en ne cessant de conserver des droits à l'estime générale. Sa conduite prouva que c'est moins l'étendue de l'esprit qui donne de l'aplomb aux actions et qui les coordonne entre elles, qu'un certain accord dans les qualités du caractère. Le prince Eugène, tantôt à l'armée près de son père, tantôt dans l'intérieur oisif et élégant de sa mère, n'a, à vrai dire, été élevé nulle part; son instinct naturel qui le porte vers ce qui est droit, l'école de Bonaparte qui le façonna sans l'égarer, les leçons des événements, voilà ce qui le forma. Madame Bonaparte était incapable de donner un conseil fort; aussi son fils, qui l'aimait beaucoup, s'aperçut de bonne heure qu'il ne devait jamais la consulter. Il y a des caractères qui vont naturellement à la raison.
La figure du prince Eugène ne manque point d'agréments. Sa tournure a de l'élégance; très adroit dans tous les exercices du corps, il tient de son père cette bonne grâce de l'ancien gentilhomme français dont M. de Beauharnais a pu lui donner les premières leçons. Il joint à cet avantage de la simplicité et de la bonhomie; il n'a ni vanité ni présomption; il est sincère sans indiscrétion, silencieux quand il le faut; il a peu d'esprit naturel, son imagination est ténue, et son coeur a quelque sécheresse. Il a toujours montré une grande soumission à son beau-père, et quoiqu'il l'appréciât fort bien, et qu'il fût sans illusion sur son compte, jamais il n'hésita à lui garder, même contre ses propres intérêts, une fidélité religieuse. On ne lui surprit en aucune occasion la moindre marque de mécontentement, soit lorsque l'empereur, comblant d'honneurs sa propre famille, semblait l'oublier comme à dessein, soit lorsqu'il répudiait sa mère. À l'époque du divorce, Eugène eut une attitude fort noble.
Eugène, colonel d'un régiment, se fit aimer de ses soldats. En Italie, aux armées, on le distingua partout. Les souverains de l'Europe l'estiment, et tout le monde a vu avec plaisir que sa fortune avait survécu à celle de sa famille.
Il a eu le bonheur d'épouser une princesse charmante qui n'a pas cessé de l'adorer, et qu'il a rendue heureuse. Il possède parfaitement toutes les qualités qui font le bonheur de la vie intime: de l'égalité dans l'humeur, de la douceur, une gaieté naturelle qui survit à tout. Peut-être est-ce bien un peu parce qu'il ne s'émeut profondément de rien; mais, quand cette sorte d'indifférence pour tout ce qui intéresse les autres se retrouve encore dans les tribulations qui nous sont personnelles, on peut bien prétendre à ce qu'elle soit décorée du nom de philosophie.
La soeur du prince Eugène, plus jeune que lui de trois ans (née en 1783), a été, je crois, la plus malheureuse personne de ce temps et la moins faite pour l'être. Indignement calomniée par la haine des Bonapartes, enveloppée dans les accusations que le public se plaisait à intenter contre tout ce qui tenait à cette famille, elle ne s'est pas trouvée assez forte pour lutter avec avantage, et résister à l'effet des mensonges qui ont flétri sa vie[19].