Peu de jours après, l'empereur partit pour le camp de Boulogne, et, si l'on en croit les bruits publics qui se répandirent, les Anglais commencèrent à redouter réellement la tentative de la descente. Pendant plus d'un mois, il parcourut les côtes, passa en revue les différents corps de son armée, alors si nombreuse, si florissante et si animée. Il assista à plusieurs engagements qui eurent lieu entre les vaisseaux qui nous bloquaient et nos flottilles, qui prenaient un aspect redoutable. Tout en se livrant à ces occupations militaires, il rendit plusieurs décrets qui tendaient à fixer les préséances, et le rang des diverses autorités qu'il venait de créer. Sa préoccupation atteignait tout à la fois. Il avait déjà conçu le projet secret d'appeler le pape à son couronnement, et, pour y parvenir, il ne négligeait ni la puissance de sa volonté, qu'il lui manifestait de manière à ne point éprouver de refus, ni l'adresse avec laquelle il pouvait espérer de le gagner. Il envoya la croix de la Légion d'honneur au cardinal Caprara, légat du pape. Cette distinction fut accompagnée de paroles flatteuses pour le souverain pontife, et consolantes pour le rétablissement de la religion. On les publia dans le Moniteur.

Quand il communiqua cependant au conseil d'État son projet d'appuyer son élévation d'une telle pompe religieuse, il eut à soutenir la résistance d'une partie de ses conseillers d'État effarouchés de ce saint appareil. Treilhard, entre autres, s'y opposa fortement. L'empereur le laissa parler, et lui répondit ensuite: «Vous connaissez moins que moi le terrain sur lequel nous sommes; sachez que la religion a bien moins perdu de sa puissance que vous ne pensez. Vous ignorez tout ce que je viens à bout de faire par le moyen des prêtres que j'ai su gagner. Il y a en France trente départements assez religieux pour que je ne voulusse pas être obligé d'y lutter de pouvoir contre le pape. Ce n'est qu'en compromettant successivement toutes les autorités que j'assurerai la mienne, c'est-à-dire celle de la Révolution que nous voulons tous consolider.»

Tandis que l'empereur parcourait les ports, l'impératrice partit pour prendre les eaux d'Aix-la-Chapelle. Elle y fut accompagnée d'une partie de sa nouvelle maison. M. de Rémusat[2] eut ordre de la suivre, pour attendre l'empereur qui devait la rejoindre dans cette ville. Je fus assez contente de ce nouveau répit; je ne pouvais pas trop me dissimuler que tant de nouveaux venus effaçaient un peu de la valeur que m'avait donnée pendant les premières années l'impossibilité des comparaisons, et, quoique jeune encore sur les expériences du monde, je compris qu'un peu d'absence me serait utile pour reprendre ensuite, non la première place, mais celle que je choisirais.

[Note 2: ][(retour) ] Il venait d'être nommé premier chambellan de l'empereur. (P. R.).

L'impératrice emmena donc madame de la Rochefoucauld[3]. C'était une femme d'environ trente-six à quarante ans, petite, bossue, d'une physionomie assez piquante, d'un esprit ordinaire, mais dont elle tirait bon parti, hardie comme les femmes mal faites qui ont eu quelques succès malgré leur difformité, gaie et nullement méchante. Elle affichait toutes les opinions de ce qu'on appelait les aristocrates pendant la Révolution; et, comme elle eût été embarrassée de les allier avec sa situation présente, elle prenait son parti d'en rire, et ses plaisanteries retombaient sur elle-même avec assez de bonne grâce. Elle plut à l'empereur, parce qu'elle était légère, sèche et incapable d'intrigue. Au reste, soit sagesse, heureux hasard, ou impossibilité, jamais cour aussi nombreuse par les femmes n'offrit moins de chances pour aucune espèce d'intrigue. Les affaires de l'État se concentraient dans le seul cabinet de l'empereur; on les ignorait, et on savait que personne n'eût pu s'en mêler; de faveur, personne, non plus, ne pouvait se flatter d'en avoir. Le petit nombre de ceux que l'empereur distinguait, habituellement suspendus à l'exécution de sa volonté, étaient inabordables sur tout. Duroc, Savary, Maret ne laissaient échapper aucune parole inutile, et s'appliquaient à nous communiquer immédiatement les ordres qu'ils recevaient. Nous ne leur apparaissions, et nous ne nous apparaissions nous-mêmes, en faisant uniquement la chose qui nous était ordonnée, que comme de vraies machines à peu près pareilles, ou peu s'en fallait, aux meubles élégants et dorés dont on venait d'orner les palais des Tuileries et de Saint-Cloud.

[Note 3: ][(retour) ] «Une personne de haute naissance, a dit M. Thiers (tome V, livre XIX, p. 124), madame de la Rochefoucauld, privée de beauté mais non d'esprit, distinguée par son éducation et ses manières, autrefois fort royaliste, et riant maintenant avec assez de grâce de ses passions éteintes, fut destinée à être dame d'honneur de Joséphine.» (P. R.)

Une remarque que je fis dans ce temps, et qui m'amusait assez, fut qu'à mesure que les grands seigneurs d'autrefois arrivèrent à cette cour, ils éprouvèrent tous, quelle que fût la différence de leurs caractères, un petit désappointement assez curieux à observer. Quand ils apparaissaient pour la première fois, en se retrouvant dans quelques-unes des habitudes de leur première jeunesse, en respirant de nouveau l'air des palais, en revoyant des distinctions, des cordons, des salles du trône, en reprenant les locutions ordinaires dans les demeures royales, ils cédaient assez vite à l'illusion et croyaient pouvoir apporter la manière d'être qui leur avait réussi dans ces mêmes palais, où le maître seul était changé. Mais, bientôt, une parole sévère, une volonté cassante et neuve, les avertissait tout à coup, et durement, que tout était renouvelé dans cette cour unique au monde. Alors il fallait voir comme, gênés et contraints sur toutes leurs futiles habitudes, et sentant le terrain se mouvoir sous leurs pas, ils perdaient tout aplomb, malgré leurs efforts. Déroutés de leurs usages, trop vains ou trop faibles pour les remplacer par une gravité étrangère aux moeurs qu'ils s'étaient faites dès longtemps, ils ne savaient quel langage tenir. Le métier de courtisan auprès de Bonaparte était nul. Comme il ne menait à rien, il n'avait aucune valeur; il y avait du risque à rester homme en sa présence, c'est-à-dire à conserver l'exercice de quelques-unes de ses facultés intellectuelles; il fut donc plus court et plus facile pour tout le monde, ou à peu près tout le monde, de se donner l'attitude de la servitude, et, si j'osais, je dirais bien à quelle espèce d'individus ce parti parut le moins coûter; mais, en m'étendant davantage sur ce sujet, je donnerais à ces mémoires la couleur d'une satire, et cela n'est pas dans mes goûts, ni dans mon esprit.

Pendant que l'empereur était à Boulogne, il envoya à Paris son frère Joseph, qui fut harangué, ainsi que sa femme, par tous les corps du gouvernement. Il faisait ainsi, peu à peu, la place de chacun, et dictait la suprématie des uns comme la servitude des autres. Vers le 3 septembre, il rejoignit sa femme à Aix-la-Chapelle; il y demeura quelques jours, y tenant une cour fort brillante et recevant les princes d'Allemagne, qui commençaient à venir remettre leurs intérêts dans ses mains. Pendant ce séjour, M. de Rémusat eut ordre de faire venir à Aix-la-Chapelle le second théâtre français de Paris, dirigé alors par Picard, et on donna, en présence des Électeurs, quelques fêtes assez belles, quoiqu'elles n'approchassent point encore de la magnificence de celles que nous avons vu donner plus tard. L'électeur archichancelier de l'empire germanique et l'électeur de Bade firent à nos souverains une cour assidue. L'empereur et l'impératrice visitèrent Cologne et remontèrent le Rhin jusqu'à Mayence, où ils trouvèrent encore une foule de princes et d'étrangers distingués qui les attendaient.

Ce voyage dura jusqu'au mois d'octobre. Le 11 de ce mois, madame Louis Bonaparte accoucha d'un second fils[4]; l'empereur arriva à Paris peu de jours après. Cet événement causait une grande joie à l'impératrice; elle en tirait des conséquences flatteuses pour la certitude de son avenir, et cependant, dans ce moment même, il se tramait contre elle un nouveau complot qu'elle ne parvint à déjouer qu'après beaucoup d'efforts et d'inquiétudes.

[Note 4: ][(retour) ] Ce second fils de la reine Hortense était Napoléon-Louis, mort subitement pendant l'insurrection des États pontificaux contre le pape, à laquelle il prenait part, en 1831. Le troisième fils de la reine, Napoléon III, est né le 20 avril 1808. (P. R.)