»Sa capitale est située au centre de son empire; ses frontières sont environnées de petits États qui complètent son système politique; elle n'a géographiquement rien à désirer de ce qui appartient à ses voisins, elle n'est donc en inimitié naturelle avec personne, et, comme il n'existe pour elle ni une autre Finlande, ni d'autres lignes de l'Inn, elle se trouve dans une situation qui n'est celle d'aucune autre puissance.

«Parallèlement à ces on dit ayant pour but de faire croire que la France a une ambition démesurée, on en fait circuler d'une autre espèce.

«Tantôt la révolte est dans nos camps; avant-hier, trente mille Français ont refusé de s'embarquer à Boulogne; hier, nos légions se battaient dix contre dix, trente contre trente, drapeaux contre drapeaux. On disait aux quatre départements du Rhin que nous allions les rendre à leur ancienne domination.

«Aujourd'hui, on dit peut-être que le Trésor public est sans argent, que les travaux ont cessé, que la discorde est partout, et que les contributions ne se payent nulle part. Si l'empereur part pour les camps, on dira peut-être qu'il court y apaiser des troubles.

«Enfin qu'il reste à Saint-Cloud, qu'il aille aux Tuileries, qu'il demeure à la Malmaison, ce sera autant de sujets de propos tous plus ridicules les uns que les autres.

»Et si ces bruits, simultanément colportés dans les pays étrangers, avaient à la fois pour but d'alarmer sur l'ambition de l'empereur et de s'enhardir, en donnant quelque espoir sur la faiblesse de son administration, à des démarches inconvenantes et erronées, nous ne pourrions que répéter ce qu'un ministre a été chargé de dire en quittant la cour: «L'empereur des Français ne veut la guerre avec qui ce soit, il ne la redoute avec personne. Il ne se mêle pas des affaires de ses voisins, et il a droit à une conduite réciproque. Une longue paix est le désir qu'il a constamment manifesté; mais l'histoire de sa vie n'autorise pas à penser qu'il soit disposé à se laisser outrager ou mépriser.»

Cependant, après m'être reposée quelque temps à la campagne, je revins, et je rentrai dans le tourbillon de notre cour, où le mal de la vanité semblait de jour en jour s'emparer davantage de nous. L'empereur nomma alors les grands officiers de la maison. Le général Duroc fut grand maréchal du palais; Berthier, grand veneur; M. de Talleyrand, grand chambellan; le cardinal Fesch, grand aumônier; M. de Caulaincourt, grand écuyer; et M. de Ségur, grand maître des cérémonies. M. de Rémusat reçut le titre de premier chambellan. Il marchait immédiatement après M. de Talleyrand, qui, paraissant devoir être occupé par les affaires étrangères, abandonnerait à mon mari la plus grande partie des attributions de sa place. Cela fut en effet réglé ainsi d'abord; mais, peu après, l'empereur fit des chambellans ordinaires; parmi eux étaient le baron de Talleyrand, neveu du grand chambellan, des sénateurs, des Belges distingués par leur naissance, un peu plus tard aussi des gentilshommes français. Avec eux commencèrent les petites prétentions de préséance, les mécontentements des distinctions qui n'étaient pas pour eux. M. de Rémusat se trouva en butte à leur jalousie perpétuelle, et dans un certain état de guerre qui me causa des chagrins dont je rougis aujourd'hui, quand je me les rappelle. Mais, quelle que soit la cour qu'on fréquente, et celle-là en était devenue une bien véritable, il est impossible de n'y pas donner de l'importance à tous ces riens qui en composent les éléments. Un honnête homme, un homme raisonnable a souvent honte, vis-à-vis de lui-même, des joies ou des peines que lui fait éprouver le métier de courtisan, et cependant il ne peut guère échapper aux unes et aux autres. Un cordon, une légère différence dans un costume, le passage d'une porte, l'entrée de tel ou tel salon; voilà des occasions, chétives en apparence, d'une foule d'émotions toujours renaissantes. En vain on voudrait pourtant s'endurcir contre elles. L'importance qu'un grand nombre de gens y attachent vous force, malgré vous, de les apprécier. En vain l'esprit, la raison se dressent contre un tel emploi des facultés humaines; tout mécontent de soi qu'on est, il faut s'apetisser avec tout le monde, et fuir la cour tout à fait, ou consentir à prendre sérieusement toutes les niaiseries dont est composé l'air qu'on y respire.

L'empereur ajouta encore aux inconvénients attachés aux usages des palais ceux de son caractère. Il ordonna l'étiquette avec la sévérité de la discipline militaire. Le cérémonial s'exécutait comme s'il était dirigé par un roulement de tambour; tout se faisait, en quelque sorte, au pas de charge; et cette espèce de précipitation, cette crainte continuelle qu'il inspirait, jointes au peu d'habitude des formes d'une bonne moitié de ses courtisans donna à sa cour un aspect plutôt triste que digne, et marqua sur tous les visages une impression d'inquiétude qui se retrouvait au milieu des plaisirs et des magnificences dont, par ostentation, il voulut sans cesse être entouré.

La nouvelle impératrice eut pour dame d'honneur sa cousine, madame de la Rochefoucauld, et pour dame d'atours madame de la Valette. On leur nomma douze dames du palais. Peu à peu leur nombre fut augmenté, et nous y vîmes appeler des grandes dames de tous les pays, des personnes fort étonnées de se trouver ainsi rapprochées. Mais, sans entrer ici dans aucun détail, aujourd'hui fort inutile, combien ne vis-je pas à cette époque de demandes faites par des personnes qui, maintenant, affectent une sévérité de royalisme peu compatible avec les tentatives qu'elles essayèrent alors! Disons-le franchement: toutes les classes voulurent dans ce moment prendre leur part de ces nouvelles créations, et je pus remarquer, à part moi, nombre de gens qui, après m'avoir blâmée d'être arrivée à cette cour par suite d'une ancienne amitié, n'épargnèrent rien pour s'y placer par ambition. Quant à l'impératrice, elle était enchantée de se voir environnée d'une suite nombreuse et qui plaisait à sa vanité. La victoire qu'elle avait remportée sur madame de la Rochefoucauld en l'attachant à sa personne, le plaisir de compter M. d'Aubusson de la Feuillade parmi ses chambellans, mesdames d'Arberg, de Ségur, et des maréchales parmi les dames du palais, l'enivrait un peu; mais il faut convenir que sa joie toute féminine n'ôtait rien à sa bonne grâce accoutumée; elle eut toujours une adresse infinie pour conserver la supériorité de son rang, tout en montrant une sorte de déférence polie envers ceux ou celles qui, par l'éclat de leurs noms, y ajoutaient un lustre nouveau.

Dans le même temps, le ministère de la police générale fut recréé, et Fouché y fut, de nouveau, nommé. L'époque du couronnement fut fixée d'abord au 18 brumaire, et, en attendant, pour montrer qu'on ne perdait pas de vue les époques révolutionnaires, le 14 juillet de cette année, l'empereur se rendit en grande pompe aux Invalides, et, après avoir entendu la messe, il y distribua les croix de la Légion d'honneur à une foule considérable composée de toutes les classes qui formaient le gouvernement, l'armée et la cour. Comme on doit s'attendre à retrouver dans ces souvenirs, de temps en temps, des particularités qui rappellent qu'ils sont dictés par une mémoire féminine, je ne négligerai pas, à cette occasion, de dire à quel point l'impératrice sut, par le goût de sa parure et l'habileté de sa recherche, paraître jeune et agréable en tête d'un nombre considérable de jeunes et jolies femmes dont, pour la première fois, elle se montrait entourée. Cette cérémonie se fit à l'éclat d'un soleil brillant. On la vit, au grand jour, vêtue d'une robe de tulle rose, semée d'étoiles d'argent, fort découverte selon la mode du moment; couronnée d'un nombre infini d'épis de diamants, et cette toilette fraîche et resplendissante, l'élégance de sa démarche, le charme de son sourire, la douceur de ses regards produisirent un tel effet, que j'ai ouï dire à nombre de personnes qui assistèrent à la cérémonie qu'elle effaçait tout le cortège qui l'environnait.