Le soir, le général Savary donnait un petit bal où l'empereur avait promis d'assister. Pendant cet hiver, il cherchait toutes les occasions de réunions; il s'y montrait gai, et même y dansait un peu, et assez gauchement. J'arrivai chez madame Savary, un peu avant la cour; je vis venir au-devant de moi le grand maréchal Duroc, qui me donna le bras jusqu'à ma place; le maître de la maison me fit nombre de politesses. La longue audience que j'avais eue le matin donnait à penser; on me soignait comme une personne en faveur, ou dans les grandes confidences. Je souriais intérieurement de ces précautions de courtisans. L'empereur arriva avec sa femme; en parcourant le cercle, il s'arrêta devant moi, et me parla d'une manière obligeante. L'impératrice avait les yeux sur nous, et mourait d'inquiétude; madame Murat paraissait surprise, madame de X..., un peu troublée. Tout cela m'amusait; je ne prévis pas ce qui allait en résulter. Le lendemain, l'impératrice me fit mille questions auxquelles je n'eus garde de répondre; elle se blessa, prétendit que je la sacrifiais à l'empereur, que j'allais du côté du crédit, que je ne l'aimais pas mieux qu'une autre; elle m'affligea profondément. Je rapportais à mon excellente mère tous mes secrets chagrins; j'acquérais une pénible expérience, et j'étais encore assez jeune pour que ce ne fût pas sans verser des larmes. Ma mère me consolait et me conseillait de me tenir à l'écart, ce que je fis; mais cela ne me servit guère. L'empereur ne manqua point de me faire parler, et de s'appuyer des opinions qu'il me prêta, en reprochant à sa femme ses imprudences; l'impératrice me traita froidement; je vis qu'elle évitait de me parler, et, de mon côté, je crus ne pas devoir chercher ses confidences.
L'empereur, qui aimait à brouiller, voyant notre refroidissement, ne m'en traita que mieux; mais madame de X..., à qui on avait persuadé qu'elle ne devait pas m'aimer, inquiète de cette petite faveur dans laquelle je paraissais être, peut-être me faisant l'honneur d'un peu de jalousie, chercha les moyens de me nuire, et, comme toutes les choses de ce monde ne s'arrangent que trop bien, quand il s'agit du mal, elle en trouva une occasion qui lui réussit parfaitement.
D'un autre côté, Eugène et madame Louis se persuadèrent que j'avais trahi leur mère en la dénonçant, et cela par suite de l'ambition de mon mari, qui aimait mieux la faveur du maître que celle de la maîtresse. M. de Rémusat se tenait fort étranger à toutes ces manoeuvres, mais, en fait d'ambition, auprès des habitants des cours, ce qui est vraisemblable est toujours vrai. Eugène, qui avait de l'amitié pour mon mari, s'éloigna de lui. Comme courtisans, notre situation n'eût pas été mauvaise, mais nous n'étions qu'honnêtes gens, nous prîmes, l'un et l'autre, du chagrin, et nous ne voulûmes faire aucun profit honteux.
Il me reste à dire comment madame de X... parvint à frapper le dernier coup. Parmi les personnes avec lesquelles, ma mère et moi, nous étions liées était madame la comtesse Charles de Damas, dont la fille mariée au comte de Vogué était l'amie de ma soeur, et en assez intime relation avec moi. Madame de Damas avait des opinions royalistes fort exaltées; elle les énonçait assez imprudemment, et même on l'avait accusée, après l'événement du 3 nivôse (la machine infernale), d'avoir caché des chouans qui se trouvaient compromis. Dans l'automne de 1804, madame de Damas ayant été dénoncée pour quelques mauvais propos, fut exilée à quarante lieues de Paris. Cette sévérité mit au désespoir la mère et la fille près d'accoucher. Témoin de leurs larmes et partageant leur peine, je portai à l'impératrice mon chagrin; elle en parla à son mari, qui voulut bien m'écouter, et qui finit par m'accorder la révocation de son arrêt. Madame de Damas, vive et tendre, proclama le service que je lui avais rendu, et enchaînée par la reconnaissance qu'elle devait à l'impératrice, effrayée du danger qu'elle avait couru, devint plus prudente dans ses paroles. Elle ne me parlait jamais des affaires publiques, et ménageait ma situation, comme je respectais ses sentiments. Il se trouva qu'elle avait une ennemie dans la marquise de..., celle qui avait fait tant de bruit à la cour et dans le monde d'autrefois par la vivacité de ses reparties. Madame de... était bien avec madame de X... Elle parvint à pénétrer sa liaison avec l'empereur; elle en arracha la confidence, et son esprit actif et un peu intrigant voulut diriger madame de X... dans la conduite que devait tenir la maîtresse d'un souverain. Il fut question de moi entre elles; et madame de..., voyant éternellement les intrigues de Versailles dans les incidents de la cour de l'empereur, s'imagina vraisemblablement que j'avais le projet de supplanter la nouvelle favorite. Comme on m'accordait un peu d'esprit dans le monde, et que la réputation de ma mère sur ce point paraît fort la mienne, on en conclut que je devais être portée à l'intrigue. Madame de..., voulant jouer un tour à madame de Damas et me faire tort tout en même temps, parla d'elle à madame de X... comme d'une personne plus exaltée que jamais dans son royalisme, prête à entretenir des correspondances secrètes, et profitant de l'indulgence qu'on lui avait témoignée pour agir contre l'empereur autant qu'elle le pourrait. Ma liaison avec elle fut présentée comme plus intime encore qu'elle ne l'était. Tous ces discours, rapportés à l'empereur, l'aigrirent contre moi; il cessa de m'appeler à son jeu et de me parler; il ne me fit inviter à aucune des chasses ou des parties de la Malmaison qu'on faisait de temps en temps, et je fus bientôt en disgrâce, sans pouvoir deviner quelle en était la cause; car j'avais vécu assez renfermée et solitaire, ma santé s'altérant beaucoup. Mon mari et moi, nous étions trop unis pour que la défaveur ne fût pas pour l'un comme pour l'autre, et, maltraités tous deux, nous ne comprenions rien à ce qui nous arrivait.
Le refroidissement de l'empereur me rendit la confiance de sa femme, qui me reprit avec la même légèreté qu'elle m'avait quittée, et sans explications. Je commençais à la connaître assez pour en comprendre l'inutilité. Elle me découvrit le secret de l'humeur de l'empereur, et sut de lui-même que c'était par madame de... et madame de X... que ces dénonciations lui étaient arrivées. Il en était venu au point d'avouer à sa femme qu'il était amoureux, et de lui signifier qu'on le laissât tranquille dans sa liaison, ajoutant, pour la tranquilliser, que ce serait une fantaisie passagère qu'on irriterait en la tourmentant, et qui durerait d'autant moins qu'on la laisserait aller.
L'impératrice avait donc pris, à peu près, le parti de la résignation; seulement elle n'adressait point la parole à madame de X..., mais celle-ci ne s'en souciait guère, et voyait avec une indifférence un peu impudente les troubles dont elle était la cause. D'ailleurs, dirigée par madame Murat, elle satisfaisait les goûts de l'empereur en lui disant beaucoup de mal d'une infinité de personnes. Sa faveur a fait assez de victimes, et a encore aigri le caractère si naturellement soupçonneux de l'empereur.
Je pris le parti de le voir, quand je sus le nouveau tort dont j'étais accusée; mais, cette fois, toute sa manière fut sévère avec moi. Il me reprocha de n'être liée qu'avec ses ennemis, d'avoir soutenu les Polignac, de me faire l'agent des aristocrates. «Je voulais faire de vous, me dit-il, une grande dame, élever très haut votre fortune; mais tout cela ne peut être le prix que d'un dévouement absolu. Il faut que vous rompiez avec vos anciennes liaisons, que, la première fois que madame de Damas sera chez vous, vous la fassiez mettre à la porte de votre salon, en lui signifiant que vous ne pouvez vivre avec mes ennemis, et, alors, je croirai à votre attachement.» Je n'essayai point de lui démontrer combien cette manière d'agir était étrangère à mes habitudes; mais je m'engageai à voir moins souvent madame de Damas, dont j'entrepris pourtant de justifier la conduite, du moins depuis la grâce qu'elle avait obtenue. Il me traita fort mal, il était profondément prévenu. Je vis que je ne pouvais espérer que du temps qu'il fût détrompé.
Peu de jours après, madame de Damas fut de nouveau exilée. Elle était assez malade et au lit; l'empereur lui envoya Corvisart pour avérer si, en effet, elle ne pouvait pas être transportée. Corvisart était mon ami, et il se prêta à répondre comme je le désirais; mais, enfin, sa santé se remit, et elle quitta Paris. Elle n'a pu y revenir que longtemps après. Je n'allai plus chez elle, elle ne vint plus chez moi; mais elle m'a toujours conservé de l'amitié, et comprit fort bien les motifs de la conduite que je fus forcée de tenir avec elle. Le comte Charles de Damas, rentré des pays étrangers, loyal, simple, et moins imprudent que sa femme, ne fut jamais tourmenté par la police, qui surveilla toujours madame de Damas. Mais, quelques années plus tard, l'empereur fit signifier à madame de Vogué qu'elle devait se faire présenter; ce fut sous le règne de l'archiduchesse.
Cependant les Bonapartes triomphaient; Eugène, l'objet de leur perpétuelle jalousie, était réellement maltraité, et donnait une secrète inquiétude à l'empereur. Tout à coup, vers la fin de janvier, par le temps le plus rigoureux, il reçut l'ordre de partir pour l'Italie avec son régiment. Cet ordre devait être exécuté dans les vingt-quatre heures. Eugène ne douta point que sa disgrâce ne fût complète. Madame Bonaparte la crut l'ouvrage de madame de X...; elle pleura beaucoup, mais son fils exigea d'elle positivement qu'elle ne fît aucune réclamation. Il prit congé de l'empereur qui le traita froidement, et, le lendemain, nous apprîmes que le régiment des guides de la garde était parti, son colonel en tête, marchant avec lui, malgré la saison, à petites journées.
Madame Louis Bonaparte, me parlant de cette rigueur, jouissait pourtant de la soumission de son frère. «Si l'empereur, me disait-elle, avait exigé pareille chose d'un des siens, vous verriez le bruit et les réclamations; mais, ici, il n'a été prononcé aucune parole, et je crois que Bonaparte sera frappé de cette obéissance.» Il le fut en effet, et surtout de la maligne joie de ses frères et soeurs. Il aimait à déjouer; il avait éloigné son beau-fils dans un mouvement de jalousie, mais il voulut aussitôt récompenser sa bonne conduite, et, le 1er février 1805, le Sénat reçut deux lettres de l'empereur.[8] Dans l'une, il annonçait l'élévation du maréchal Murat au rang de prince, grand amiral de l'Empire; c'était la récompense de ses complaisances récentes, et le résultat des fréquentes intercessions de madame Murat. Dans l'autre lettre, qui était affectueuse et flatteuse pour le prince Eugène, celui-ci était créé archichancelier d'État; c'était encore une des grandes charges de l'Empire. Eugène apprit cette promotion à quelques lieues de Lyon, où le courrier le trouva à cheval, devant son régiment, couvert de la neige qui tombait par torrents.