[Note 8: ][(retour) ] Voici les deux messages que l'empereur adressait, le même jour, 12 pluviôse an XIII (1er février 1805) au Sénat conservateur: «Sénateurs, nous avons nommé grand amiral de l'Empire notre beau-frère, le maréchal Murat. Nous avons voulu reconnaître, non seulement les services qu'il a rendus à la patrie et l'attachement particulier qu'il a montré à notre personne dans toutes les circonstances de sa vie, mais rendre aussi ce qui est dû à l'éclat et à la dignité de notre couronne, en élevant au rang de prince une personne qui nous est de si près attachée par les liens du sang.--Sénateurs, nous avons nommé notre beau-fils, Eugène Beauharnais, archichancelier d'État de l'Empire. De tous les actes de notre pouvoir, il n'en est aucun qui soit plus doux à notre coeur. Élevé par nos soins et sous nos yeux, depuis son enfance, il s'est rendu digne d'imiter, et, avec l'aide de Dieu, de surpasser, un jour, les exemples et les leçons que nous lui avons donnés. Quoique jeune encore, nous le considérons, dès aujourd'hui, par l'expérience que nous en avois faite dans les plus grandes circonstances, comme un des soutiens de notre trône et un des plus habiles défenseurs de la patrie. Au milieu des sollicitudes et des amertumes du haut rang où nous sommes placé, notre coeur a eu besoin de trouver des affections douces dans la tendresse et la consolante amitié de cet enfant de notre adoption; consolation nécessaire sans doute à tous les hommes, mais plus éminemment à nous, dont tous les instants sont dévoués aux affaires des peuples. Notre bénédiction paternelle accompagnera ce jeune prince dans toute sa carrière, et, secondé par la Providence, il sera un jour digne de l'approbation de la postérité.» (P. R.)
Avant de parler du grand événement qui nous donna un spectacle nouveau, et qui, sans doute, fut la cause de la guerre qui éclata dans l'automne de cette année, l'adjonction de la couronne d'Italie à celle de France, je veux terminer tout ce qui a rapport à madame de X...
Elle paraissait de plus en plus l'objet de la préoccupation de l'empereur, et, à mesure qu'elle était plus sûre de son empire, elle négligeait davantage d'observer sa conduite à l'égard de l'impératrice, et semblait s'amuser de ses peines. La cour fit un petit voyage à la Malmaison, où la contrainte fut plus que jamais mise de côté. L'empereur, au grand étonnement de ceux qui le voyaient, se promenait dans les jardins avec madame de X... et la jeune madame Savary, dont on ne craignait ni les rapports, ni la surveillance, et donnait à ses affaires moins de temps que de coutume. L'impératrice demeurait dans sa chambre, répandant beaucoup de larmes, dévorée d'inquiétude, ne rêvant plus que maîtresses en titre, que disgrâce, oubli d'elle-même, et peut-être à la fin divorce, objet toujours renaissant de ses inquiétudes. Elle n'avait plus la force de faire des scènes inutiles; mais seulement sa tristesse déposait pour sa souffrance secrète et finit par toucher son époux. Soit qu'elle réveillât la tendresse qu'il lui portait, soit que son amour satisfait s'affaiblît peu à peu, soit enfin qu'il fût honteux du pouvoir que ce sentiment exerçait sur lui, il arriva enfin ce que précisément il avait prévu lui-même. Tout à coup, se trouvant seul avec sa femme, un jour, et la voyant prête à pleurer sur quelques mots qu'il lui adressait, il reprit avec elle le ton affectueux qu'il avait quelquefois, et, la mettant dans la plus intime confidence de tout ce qui s'était passé, il lui avoua qu'il avait été fort amoureux, mais que cela était fini. Il ajouta qu'il croyait s'apercevoir qu'on avait voulu le gouverner; il lui confia que madame de X... lui avait fait une foule de révélations assez malignes; il poussa ses aveux jusqu'à des confidences intimes qui manquaient à toutes les lois de la plus simple délicatesse, et finit par demander à l'impératrice de l'aider à rompre une liaison qui ne lui plaisait plus.
L'impératrice n'était nullement vindicative; cette justice lui doit être rendue. Dès qu'elle vit qu'elle n'avait plus rien à craindre, son courroux s'éteignit. Charmée, d'ailleurs, d'être hors de son inquiétude, elle ne s'avisa d'aucune sévérité envers l'empereur, et redevint pour lui cette épouse facile et indulgente qui lui pardonnait toujours à si bon marché. Elle s'opposa à ce qu'aucun éclat fût fait à cette occasion, et même assura son mari que, s'il allait changer de manières avec madame de X..., elle, de son côté, en changerait aussi, et s'efforcerait de la soutenir, et de couvrir le tort qu'un tel éclat pourrait lui faire dans le monde. Elle se réserva seulement le droit d'un entretien avec elle. Et, en effet, la faisant venir, elle lui parla assez sincèrement, lui représenta le risque qu'elle avait couru, voulut mettre sur le compte de sa jeunesse et de son imprudence les apparences de sa légèreté, et, lui recommandant plus de prudence à l'avenir, elle lui promit l'oubli du passé.
Dans cette conversation, madame de X... se montra parfaitement maîtresse d'elle-même; niant avec sang-froid qu'elle méritât de pareils avertissements, ne laissant voir aucune émotion, encore moins aucune reconnaissance, et, devant toute la cour qui eut pendant quelque temps les yeux sur elle, elle conserva une attitude froide et contenue, qui prouva que son coeur n'était pas fortement intéressé à la liaison qui venait de se rompre, et aussi qu'elle avait un empire remarquable sur ses secrètes impressions, car il est bien difficile de ne pas croire qu'au moins sa vanité ne fût profondément blessée. L'empereur, qui, je l'ai déjà dit, craignait pour lui les apparences du moindre joug, mit une sorte d'affectation à faire paraître que celui sous lequel il avait plié un moment, était rompu. Il oublia, à l'égard de madame de X..., jusqu'aux démonstrations de la politesse; il ne la regardait plus, parlait d'elle légèrement, soit à madame Bonaparte qui ne pouvait se refuser au plaisir de répéter ce qu'il disait, soit à quelques-uns des hommes qui étaient dans son intimité, s'appliquant à présenter ses sentiments comme une fantaisie passagère, dont il racontait les différentes phases avec une sincérité peu décente. Il rougissait d'avoir été amoureux, parce que c'était avouer qu'il avait été soumis à une puissance supérieure à la sienne.
Cette conduite me convainquit de cette vérité que souvent j'avais adressée à l'impératrice pour la consoler: c'est qu'il pouvait être beau et satisfaisant d'être la femme d'un tel homme, et que, du moins, l'orgueil y trouvait des occasions de jouissances, mais qu'il serait toujours pénible et infructueux d'être sa maîtresse, et qu'il n'était pas de nature à dédommager une femme faible et sensible des sacrifices qu'elle lui ferait, ou à laisser à une femme ambitieuse les moyens d'exercer son pouvoir.
Avec madame de X..., tomba encore, pour ce moment, le crédit des Bonapartes et de Murat; car l'empereur, rendu à sa femme, reprit sa confiance en elle, et alors il apprit d'elle toutes les petites intrigues dont elle avait été la victime, et dont lui-même avait été l'objet. Je regagnai quelque chose à ce changement; cependant l'impression donnée ne s'effaça point tout à fait, et il conserva toujours l'idée que M. de Rémusat et moi étions incapables de cette sorte de dévouement qu'il exigeait, et qui demande le sacrifice des goûts et des convenances. Peut-être avait-il raison de prétendre à celui des goûts, et faudrait-il renoncer à vivre dans une cour, lorsqu'on n'y apporte pas l'intention d'en faire le cercle unique de ses pensées et de ses actions. Mais ni mon mari ni moi n'avions en nous-mêmes ce qui donne une telle disposition. J'ai toujours eu besoin de m'attacher par les sentiments là où je suis forcée de vivre, et mon coeur, à cette époque, était déjà trop froissé pour que je ne trouvasse pas de la contrainte aux devoirs qui m'étaient imposés. L'empereur commençait à n'être plus pour moi l'homme que j'avais rêvé; il m'inspirait déjà plus de crainte que d'intérêt, et, à mesure que j'étais plus attentive à lui obéir, je sentais que mon âme blessée se repliait sur des illusions détruites, et souffrait d'avance des vérités qu'elle pressentait. Le mouvement du sol sur lequel nous marchions nous troublait, M. de Rémusat et moi, et lui surtout se voyait avec résignation, mais avec dégoût, dévoué à une vie qui lui déplaisait extrêmement.
Quand je me rappelle ces agitations, combien je me trouve heureuse, aujourd'hui, de voir mon mari, paisible et satisfait, à la tête de l'administration d'une belle province, remplissant dignement les devoirs d'un bon citoyen, utile à son pays[9]! Quel plus digne emploi des facultés d'un homme éclairé dans son esprit, noble dans ses sentiments! quel contraste avec ce métier si dangereux, si minutieux, si près du ridicule, qu'il faut exercer dans les cours, et cela sans se donner un instant de relâche! Et je dis dans les cours, car elles se ressemblent toutes. Sans doute, la différence du caractère des souverains influe sur l'existence des gens qui l'entourent; il y a des nuances entre le service exigé par Louis XIV, notre roi Louis XVIII, l'empereur Alexandre, ou Bonaparte. Mais, si les maîtres diffèrent, les courtisans sont partout les mêmes; les passions restent semblables, puisque la vanité en est toujours le secret mobile. Les jalousies, le désir de supplanter, la crainte de se voir arrêter dans son chemin, les préférences, tout cela donne et donnera toujours les mêmes agitations, et je suis intimement convaincue, pour le passé comme pour l'avenir, qu'un homme, vivant dans un palais, qui veut y conserver les facultés de penser et de sentir, y doit être presque continuellement malheureux.
[Note 9: ][(retour) ] Dans le moment où j'écris, au mois de septembre 1818, mon mari est préfet du département du Nord.
Vers la fin de cet hiver, notre cour fut encore augmentée. Un nombre infini de personnes, parmi lesquelles j'en pourrais nommer qui se montrent aujourd'hui très implacables envers ceux qui ont servi l'empereur, se pressaient alors pour obtenir sa faveur. L'impératrice, M. de Talleyrand et M. de Rémusat recevaient des demandes et présentaient à Bonaparte des listes considérables, qui le faisaient sourire, quand il voyait sur la même colonne les noms de certains hommes jusque-là libéraux dans leurs opinions, de militaires qui avaient paru jaloux de son élévation, et de gentilshommes qui, après s'être moqués de ce qu'ils appelaient nos parades royales, sollicitaient tous la préférence, pour en faire partie. On accéda à quelques demandes. Mesdames de Turenne, de Montalivet, de Bouillé, Devaux et Marescot furent nommées dames du palais; MM. Hédouville, de Croÿ, de Mercy d'Argenteau, de Tournon et de Bondy, chambellans de l'empereur; MM. de Béarn, de Courtomer, et le prince de Gavre, chambellans de l'impératrice; M. de Canisy, écuyer; M. de Beausset, préfet du palais, etc.