»14 janvier 1805.»

Le caractère vague et indéterminé de cette réponse, toute diplomatique, donnait un grand avantage à la lettre de l'empereur plus ferme, et, en apparence, portant toutes les marques d'une magnanime sincérité. Elle fit donc un assez grand effet, et les différents rapports de ceux qui furent chargés de la porter aux trois grands corps de l'État, la présentèrent plus ou moins habilement dans le jour qui devait lui être le plus favorable.

Le rapport de Régnault de Saint-Jean d'Angely, envoyé comme conseiller d'État au Tribunat, est très remarquable, et encore intéressant aujourd'hui. Les louanges données à l'empereur, quoique poussées à l'extrême, y ont de la grandeur; le tableau de l'Europe est habilement tracé; celui du mal que la guerre doit faire à l'Angleterre est au moins spécieux, et, enfin, la peinture de nos prospérités à cette époque est imposant, et peu ou point exagéré.

«La France, dit-il, n'a rien à demander au ciel, sinon que le soleil continue à luire, que la pluie continue à tomber sur nos guérets, et la terre à rendre les semences fécondes.»

Et, alors, tout cela était vrai, et une sage administration, un gouvernement modéré, une constitution libérale donnée à la France, eussent à jamais consolidé cette prospérité! Mais les idées constitutionnelles n'entraient nullement dans le plan de Bonaparte. Soit que réellement il crût, comme il le disait souvent, que le caractère français et la position continentale de la France fussent en opposition avec les lenteurs d'un gouvernement représentatif; soit que, se sentant fort et habile, il ne pût consentir à faire à l'avenir de la France le sacrifice des avantages qu'il croyait nous donner par la puissance seule de sa volonté, il ne laissait guère échapper les occasions de discréditer la forme du gouvernement de nos voisins.

«La situation malheureuse dans laquelle vous avez mis votre peuple, disait-il dans les notes du Moniteur, en s'adressant aux ministres anglais, ne peut s'expliquer que par le malheur d'un État dont la politique intérieure est mal assise, et d'un gouvernement jouet misérable des factions parlementaires, et des mouvements d'une puissante oligarchie.»

Cependant, il se doutait bien, quelquefois, qu'il résistait aux tendances générales du siècle, mais il croyait avoir la force de les contenir. Un peu plus tard, il lui est arrivé de dire: «Tant que je vivrai, je régnerai comme je l'entends; mais mon fils sera forcé d'être libéral.» Et, en attendant, il ne rêvait que des créations féodales. Il pensait pouvoir les faire accepter, et les préserver de la critique, qui commençait à décrier les anciennes institutions, en les établissant sur une si grande échelle, qu'elles intéressaient notre orgueil, et imposaient silence à la raison. Il croyait pouvoir encore une fois, comme l'histoire des siècles en avait déjà présenté l'exemple, soumettre le monde à la puissance d'un peuple-roi, puissance à la vérité toute représentée dans sa personne. Un mélange d'institutions orientales, romaines, et offrant aussi quelques ressemblances avec les temps de Charlemagne, devait faire de tous les souverains de l'Europe de grands feudataires de celui de l'Empire français, et peut-être que, si la mer n'eût pas irrévocablement préservé l'Angleterre de notre invasion, ce gigantesque projet eût été exécuté.

Peu de temps après, on eut l'occasion de voir jeter par l'empereur les fondements d'un plan qu'il roulait dans le secret de ses pensées. Je veux parler de la réunion de la couronne de Fer à celle de France.

Le 17 mars, M. de Melzi, vice-président de la république italienne, accompagné des principaux membres de la Consulte d'État, et d'une nombreuse députation de présidents de collèges électoraux, de députés du Corps législatif et de personnages importants, vint apporter à l'empereur, placé sur son trône, le voeu de la Consulte, qui demandait qu'il voulût bien régner aussi sur la république ultramontaine. «On ne peut nous conserver, disait M. de Melzi, le gouvernement actuel, parce qu'il nous arrière de l'époque où nous vivons. La monarchie constitutionnelle est indiquée partout, par le progrès des lumières. La république italienne demande un roi, et son intérêt veut que ce roi soit Napoléon, à cette condition que les deux couronnes ne seront réunies que sur sa tête, et qu'il se nommera lui-même un successeur pris dans sa descendance, dès que la mer Méditerranée aura recouvré la liberté.»

À ce discours, l'empereur répondit qu'il avait toujours travaillé pour l'intégrité de l'Italie, que, dans ce but, il acceptait la couronne, parce qu'il concevait que le partage serait dans ce moment funeste à son indépendance. Il promit enfin de placer la couronne de Fer plus tard, avec plaisir, sur une plus jeune tête, prêt à se sacrifier toujours pour les intérêts des États sur lesquels il était appelé à régner.