Le lendemain 18, il se rendit au Sénat en grande cérémonie, et il annonça le voeu de la Consulte, et son acceptation. M. de Melzi et tous les Italiens lui prêtèrent serment; et le Sénat d'approuver et d'applaudir comme de coutume. L'empereur termina son discours en déclarant «qu'en vain le génie du mal chercherait à remettre en guerre le continent, que ce qui avait été réuni à l'Empire demeurerait réuni.»

Sans doute, il prévoyait alors que ce dernier événement serait la cause d'une guerre prochaine, au moins avec l'empereur d'Autriche; mais il était loin de la redouter. L'armée se fatiguait de son inaction; trop de périls étaient attachés à la descente; on pouvait espérer qu'un temps favorable en faciliterait, à toute force, l'exécution; mais comment se maintenir ensuite dans un pays où il ne serait guère possible de se recruter? Et quelles chances pour la retraite, en cas de mauvais succès? On peut observer dans l'histoire de Bonaparte qu'il a toujours évité, du moins autant qu'il l'a pu, et surtout pour sa personne, les situations désespérées. Une guerre devait donc lui rendre le service de le tirer des embarras de ce projet de descente, devenu ridicule le jour où il renonçait à le tenter.

Dans cette même séance, l'État de Piombino fut donné à la princesse Élisa. En annonçant cette nouvelle au Sénat, Bonaparte déclarait que cette principauté avait été mal administrée depuis plusieurs années, qu'elle intéressait le gouvernement français par la facilité qu'elle offrait pour communiquer avec l'île d'Elbe et la Corse, que ce don n'était donc point l'effet d'une tendresse particulière, mais une chose conforme à la saine politique, à l'éclat de la couronne et à l'intérêt des peuples.

Et ce qui prouve à quel point les donations de l'empereur avaient cette forme de fiefs dont je parlais tout à l'heure, c'est que le décret impérial portait que les enfants de madame Bacciochi, en succédant à leur mère, recevraient l'investiture de l'empereur des Français, qu'ils ne pourraient se marier sans son consentement, et que le mari de la princesse, qui devait prendre le titre de prince de Piombino, prononcerait le serment suivant:

«Je jure fidélité à l'empereur; je promets de secourir de tout mon pouvoir la garnison de l'île d'Elbe; et je déclare que je ne cesserai de remplir, dans toutes les circonstances, les devoirs d'un bon et fidèle sujet envers Sa Majesté l'empereur des Français.»

Peu de jours après, le pape baptisa en grande cérémonie le second fils de Louis Bonaparte, tenu par lui-même et par sa mère. Cette pompe eut lieu à Saint-Cloud. Le parc fut illuminé à raison de cet événement et semé de jeux publics pour le peuple. Le soir, il y eut un cercle nombreux et une première représentation d'Athalie au théâtre de Saint-Cloud.

Cette tragédie n'avait point été donnée depuis la Révolution. L'empereur, qui avoua que la lecture de cet ouvrage ne l'avait jamais bien frappé, fut très intéressé par la représentation, et répéta encore à cette occasion qu'il désirait fort qu'une pareille tragédie fût faite pendant son règne. Il consentit à ce qu'elle fût représentée à Paris; et, à dater de cette époque, on commença à pouvoir remettre sur notre théâtre la plupart de nos chefs-d'oeuvre, que la prudence révolutionnaire en avait écartés. Ce ne fut pas, cependant, sans en retrancher quelques vers dont on craignait les applications. Luce de Lancival, l'auteur d'Hector et d'Achille à Scyros, et, peu après, Esménard, auteur du poème de la Navigation, furent chargés de corriger Corneille, Racine et Voltaire. Mais, n'en déplaise à cette précaution d'une police trop minutieuse, les vers retranchés, comme les statues de Brutus et de Cassius, étaient d'autant plus marquants qu'on les avait fait disparaître.

À la suite de ces grandes déterminations prises à l'égard de l'Italie, l'empereur annonça qu'il y ferait un prochain voyage et fixa son sacre à Milan, pour le mois de mai. Il convoqua, en même temps, le Corps législatif italien pour la même époque, et il fit paraître nombre de décrets et d'arrêtés relatifs aux nouveaux usages qu'il établissait dans ce pays. Il donna aussi des dames et des chambellans à sa mère, entre autres M. de Cossé-Brissac, qui avait sollicité cette faveur. Dans le même temps, le prince Borghèse fut déclaré citoyen français; et nous eûmes parmi les dames du palais une nouvelle compagne, madame de Canisy, une des plus belles femmes de cette époque.

Madame Murat accoucha dans ce temps; elle occupait alors l'hôtel Thélusson, situé au bout de la rue d'Artois. On vit, à cette occasion, combien le luxe de ces nouvelles princesses allait toujours croissant, et cependant il n'était point encore arrivé au point où il est parvenu depuis. Elle avait imaginé, pour le temps de ses couches, de tendre sa chambre en satin rose, les rideaux de son lit et ceux des fenêtres, de la même étoffe, tous garnis en dentelle très haute et très fine, au lieu de franges.

Bientôt on ne s'occupa plus que des préparatifs du départ, qui fut fixé au 2 avril, ainsi que celui du pape; et, quelques jours avant, M. de Rémusat partit pour Milan, chargé d'y porter les insignes, ornements royaux et diamants de la couronne qui devaient servir au couronnement. Ce voyage commença pour moi un chagrin nouveau, qui devait se reproduire pendant quelques années. Jamais encore je ne m'étais séparée de mon mari, et j'avais pris l'habitude de jouir si vivement et si intimement des douceurs de mon intérieur, que j'eus beaucoup de peine à supporter cette pénible privation. Cette peine contribua encore à jeter un voile assez sombre sur la vie de cour à laquelle je me trouvais forcée; et elle coûta beaucoup aussi à mon mari, qui eut, ainsi que moi, le tort de le laisser deviner. Je l'ai déjà dit, la vie d'un courtisan est manquée lorsqu'il veut conserver l'habitude de sentiments qui sont toujours une dangereuse distraction aux devoirs minutieux dont cette vie est composée.