Mon inquiétude en voyant mon mari partir pour un voyage qui me paraissait si long, et presque dangereux, tant mon imagination s'exaltait sur tout ce qui le regardait, me fit désirer qu'il emmenât avec lui un ancien officier de marine de nos amis, appelé Salembeni, pauvre, et vivant d'une petite place obscure, et de quelque argent que M. de Rémusat lui donnait, en l'employant comme secrétaire. Je lui confiai le soin de la santé de mon mari. Cet homme avait de l'esprit; mais il était un peu difficile, assez malin, d'une humeur chagrine. Il nous causa plus d'une peine, et c'est pour cela que j'en fais mention ici[10].
Ma santé devenait trop mauvaise pour qu'on songeât à me mettre du voyage. L'impératrice parut me regretter; quant à moi, j'étais au fond contente de me reposer de cette vie orageuse que j'avais menée, et de demeurer avec ma mère et mes enfants[11].
[Note 10: ][(retour) ] M. Salembeni, qui aimait à écrire, écrivit assez librement d'Italie plutôt sur la chronique scandaleuse de la cour que sur la politique. Les lettres étaient ouvertes et montrées à l'empereur qui lui ordonna de partir dans les vingt-quatre heures, comme on le verra plus loin. Cette disgrâce causa quelques ennuis à mon grand-père. Quoique dans la correspondance de l'auteur de ces mémoires avec son mari on sente quelque gêne, et que bien des phrases s'y trouvent destinées à satisfaire un maître jaloux, il est probable que les lettres du mari et de la femme étaient aussi considérées comme trop libres. (P. R.)
[Note 11: ][(retour) ] Ma grand'mère, toujours faible de santé, commençait à devenir tout à fait malade, et impropre à toute activité. Son caractère s'en ressentit. Elle ne perdit rien de sa douceur, mais elle perdit du calme, de la sérénité, de la gaieté. Elle eut de fréquents maux de nerfs qui, joints à sa vivacité naturelle d'imagination, la rendirent plus accessible à l'inquiétude et à la mélancolie. Le voyage de son mari, si différent cependant des expéditions dangereuses des hommes de ce temps, qui était presque un voyage de plaisirs, la troubla plus qu'on ne le peut croire aujourd'hui, et son chagrin étonnait même les femmes les plus romanesques de ces temps si éloignés de nous. La vie du monde, et surtout celle de la cour, lui devint de plus en plus difficile. (P. R.)
Mesdames de la Rochefoucauld, d'Arberg, de Serrant et Savary accompagnèrent l'impératrice; un assez grand nombre de chambellans, les grands officiers, enfin une cour assez nombreuse et assez jeune, fut du voyage. L'empereur partit le 2 avril, et le pape le 4 du même mois. Celui-ci reçut partout, jusqu'à son arrivée à Rome, de grandes marques de respect, et, alors, il croyait sans doute dire adieu à la France pour jamais.
Murat restait gouverneur de Paris, et chargé d'une surveillance exacte qu'il étendait à tout, mais ne faisant pas, je crois, des rapports toujours désintéressés. Fouché, plus libéral dans sa police, si on peut se servir de cette expression, ayant acquis le droit de se croire nécessaire, dirigeait les choses d'un peu haut, ménageant toujours tous les partis, selon son système, afin de se rendre utile à tous.
L'archichancelier Cambacérès demeurait pour la direction du Conseil d'État, dont il s'acquittait bien, et pour faire les honneurs de Paris. Il recevait beaucoup de personnes, qu'il accueillait avec une politesse mêlée d'une certaine morgue qui donnait à sa manière une teinte de ridicule.
Au reste, Paris et la France étaient alors dans le plus grand repos; tout semblait s'entendre pour marcher vers l'ordre, et demeurer dans la soumission. L'empereur commença son voyage par la Champagne. Il alla à Brienne, et passa un jour dans le beau château de ce nom, pour visiter le berceau de sa jeunesse. Madame de Brienne faisait profession d'un extrême enthousiasme pour lui, et, comme il savait gré de l'adoration, il fut très aimable chez elle. Il y avait alors quelque chose d'amusant à voir, à Paris, quelques-uns des parents de madame de Brienne recevoir les lettres animées qu'elle écrivait sur ce séjour impérial. Cependant, comme elles rapportaient des faits, ces lettres produisirent bon effet dans ce qu'on appelle chez nous la bonne compagnie. Le succès est chose facile aux puissants de ce monde; il faut qu'ils soient ou bien malveillants ou bien maladroits, quand ils ne parviennent pas à nous plaire.
Peu de jours après ces grands départs, l'article suivant parut dans le Moniteur:
«Monsieur Jérôme Bonaparte est arrivé à Lisbonne sur un bâtiment américain, sur lequel étaient inscrits comme passagers «monsieur et mademoiselle Patterson». M. Jérôme a pris aussitôt la poste pour Madrid. Monsieur et mademoiselle sont rembarqués. On les croit retournés en Amérique.»[12]