[Note 12: ][(retour) ] Voici comment l'empereur annonçait le retour de son frère au ministre de la marine, le vice-amiral Decrès:
«Milan, 23 floréal an XIII (13 mai 1805).
»Monsieur Decrès, M. Jérôme est arrivé. Mademoiselle Patterson est retournée en Amérique. Il a reconnu son erreur et désavoue cette personne pour sa femme. Il promet de faire des miracles. En attendant, je l'ai envoyé à Gênes pour quelque temps.» (P. R.)
Je crois qu'ils passèrent alors en Angleterre.
Ce M. Patterson n'était autre chose que le beau-père de Jérôme. Celui-ci, devenu amoureux en Amérique de la fille d'un négociant américain, l'avait épousée, se flattant d'obtenir, après quelque mécontentement, le pardon de son frère. Mais Bonaparte, qui rêvait dès lors d'autres projets pour sa famille, montra le plus grand courroux, cassa le mariage, et força son frère à une séparation subite. Jérôme se rendit en Italie, et le joignit à Turin; il fut fort maltraité, et reçut l'ordre de se rendre sur l'une de nos flottes qui croisait dans la Méditerranée; il demeura en mer pendant un assez long temps, et ne rentra en grâce que plusieurs mois après.
L'empereur fut accueilli dans toute la France avec un enthousiasme réel. Il séjourna à Lyon, où il s'attacha les commerçants par des ordonnances qui leur étaient favorables; enfin, il passa le mont Cenis, et demeura quelques jours à Turin.
Cependant, M. de Rémusat était arrivé à Milan, où il avait trouvé le prince Eugène, qui le reçut avec cette cordialité qui lui est si naturelle. Ce prince questionna mon mari sur ce qui s'était passé à Paris depuis son départ, et parvint à tirer de lui quelques-unes des particularités relatives à madame de X... qui blessèrent ses anciens sentiments. M. de Rémusat me mandait qu'il menait une vie assez paisible, en attendant la cour. Il parcourait Milan, qui lui parut une triste ville, ainsi que le palais. Les habitants montraient peu d'empressement aux Français; les nobles se tenaient renfermés chez eux, sous prétexte qu'ils n'étaient point assez riches pour faire convenablement les honneurs de leur maison. Le prince Eugène s'efforçait de les attirer autour de lui, mais il avait peine à y réussir. Les Italiens, encore en suspens, ne savaient s'ils devaient se réjouir de la destinée nouvelle qu'on leur imposait.
M. de Rémusat m'a écrit, à cette époque, des détails curieux sur le genre de vie des Milanais. Leur ignorance de tous les agréments de la société, ce manque absolu des jouissances de la vie de famille, les maris étrangers à leurs femmes laissant un cavaliere servante les soigner; la tristesse des spectacles; l'obscurité des salles, qui permet à chacun de s'y rendre sans toilette et de s'occuper souvent à toute autre chose, dans les loges presque closes, qu'à écouter l'opéra; le peu de diversité des représentations; la comparaison des coutumes de ce pays avec les usages de la France; tout cela donnait à M. de Rémusat matière à des observations toutes à l'avantage de notre aimable patrie, et ajoutait à son désir de s'y retrouver près de moi.
Pendant ce temps, l'empereur parcourait les lieux de ses premières victoires. Il fit une revue considérable sur le champ de bataille de Marengo même, et y distribua des croix.
Les troupes qu'on avait réunies sous prétexte de cette revue, et qu'on tint ensuite dans le voisinage de l'Adige, furent une des raisons, ou des prétextes, pour lesquelles le cabinet autrichien accrut encore la ligne de défense déjà considérable qui avait ordre de se tenir derrière ce fleuve; et, par suite, la politique française s'effaroucha de ces précautions.
Le 9 mai, l'empereur arriva à Milan. Sa présence donna à cette ville un grand mouvement, et les circonstances du couronnement y éveillèrent les ambitions, comme il était arrivé à Paris. Les plus grands seigneurs milanais commencèrent à souhaiter les nouvelles distinctions et les avantages qui y étaient attachés; on parlait d'indépendance et d'unité de gouvernement aux Italiens, et ils se livrèrent aux espérances qu'il leur fut permis de concevoir.
Dès l'arrivée de notre cour à Milan, je fus frappée du ton de tristesse des lettres de M. de Rémusat, et, bientôt après, je fus informée qu'il avait à souffrir du mécontentement subit que son maître éprouvait contre lui, un peu injustement. Les lettres étaient assez soigneusement ouvertes; cet officier[13] dont j'ai parlé, spectateur caustique de ce qui se faisait à Milan, s'imagina d'écrire à Paris des récits assez gais, et un peu railleurs, de ce qui se passait sous ses yeux. M. de Rémusat reçut l'ordre de le faire repartir pour Paris, sans qu'on lui expliquât d'abord pourquoi, et ce ne fut que plus tard qu'il apprit la cause d'une pareille injonction. Le mécontentement de Bonaparte ne s'arrêta point sur le secrétaire, et retomba encore sur celui qui l'avait amené.