[Note 13: ][(retour) ] M. Salembeni (P. R.)
En outre, le prince Eugène laissa échapper quelques-unes des particularités qu'il avait obtenues de la confiance de mon mari, et, enfin, on vit dans nos lettres, comme je l'ai déjà dit, des sentiments qui prouvaient que toutes nos pensées n'étaient pas entièrement concentrées dans les intérêts de notre situation. Tous ces motifs réunis suffisaient pour donner de l'humeur à un maître naturellement irascible, et il arriva que, selon sa coutume, qui était d'employer toujours les hommes à son profit, quand ils lui étaient utiles, quelle que fût sa disposition à leur égard, il exigea de mon mari un service d'une exactitude rigoureuse, parce que l'ancienneté de M. de Rémusat dans le palais lui donnait une plus grande habitude sur un cérémonial qui devenait tous les jours plus minutieux, et auquel l'empereur mettait de plus en plus de l'importance. Mais, en même temps, il le traitait avec sécheresse et dureté, répétant toujours à ceux qui, avec raison, lui vantaient les qualités estimables et distinguées de mon mari: «Tout cela peut être, mais il n'est pas à moi comme je voudrais qu'il fût.» Ce reproche a été continuel dans sa bouche pendant toutes les années que nous avons passées près de lui, et peut-être y a-t-il quelque mérite à n'avoir pas cessé de le mériter.
Cette vie animée, et pourtant oisive, d'une cour, donnèrent à M. de Talleyrand et à M. de Rémusat l'occasion de se connaître un peu davantage, et jetèrent les premiers fondements d'une liaison qui, plus tard, m'a causé bien des émotions diverses.
Le tact fin et naturellement droit de M. de Talleyrand démêla l'esprit juste et observateur de mon mari; ils s'entendirent sur une multitude de choses, et ces deux caractères si opposés n'empêchèrent point qu'ils ne trouvassent du charme à l'échange de leurs idées. Un jour, M. de Talleyrand dit à M. de Rémusat: «Vous n'êtes pas, je le vois, sans quelque défiance de moi. Je sais d'où elle vous vient. Nous servons un maître qui n'aime pas les liaisons. En nous voyant attachés tous deux à un même service, il a prévu des relations entre nous. Vous êtes un homme d'esprit, et c'est assez pour lui faire souhaiter que vous et moi demeurions isolés. Il vous a donc prévenu, il a cherché aussi par je ne sais quels rapports à me mettre en défiance, et il ne tiendrait pas à lui que nous ne demeurassions en réserve vis-à-vis l'un de l'autre. C'est une de ses faiblesses qu'il faut reconnaître, ménager et excuser, sans s'y soumettre entièrement.» Cette manière naturelle de parler, accompagnée de cette bonne grâce que M. de Talleyrand sait si bien prendre quand il veut, plut à mon mari, qui trouva dans cette liaison, d'ailleurs, un dédommagement à l'ennui de son métier[14].
[Note 14: ][(retour) ] Cette défiance préparée et entretenue par l'empereur entre son grand chambellan et son premier chambellan, a été lente à s'effacer, et, malgré la bonne volonté et le bon esprit de tous deux, l'intimité n'est venue que plus tard, l'année suivante, pendant le voyage d'Allemagne. Après les premières avances de M. de Talleyrand, mon grand-père écrivait encore à sa femme dans une lettre datée de Milan, le 17 floréal an xiii (7 mai 1805): «M. de Talleyrand est ici depuis huit jours. Il ne tient qu'à moi de le croire mon meilleur ami. Il en a tout le langage. Je vais assez chez lui; il prend mon bras partout où il me trouve, cause avec moi à l'oreille pendant deux ou trois heures de suite, me dit des choses qui ont toute la tournure de confidences, s'occupe de ma fortune, m'en entretient, veut que je sois distingué de tous les autres chambellans. Dites donc, ma chère amie, est-ce que je serais en crédit? Ou bien, plutôt, aurait-il quelque tour à me jouer?». Peu de temps après, le langage devient tout différent, et la liaison fut très intime et bien affectueuse des deux côtés. (P. R.)
M. de Rémusat s'aperçut à cette époque que M. de Talleyrand, qui avait sur Bonaparte tout le crédit que donnent des talents vraiment utiles, éprouvait une grande jalousie du crédit de Fouché, qu'il n'aimait point, et qu'il nourrissait intérieurement un véritable mépris pour M. Maret, mépris que, dès cette époque, il satisfaisait par ces railleries mordantes qui lui sont familières, et auxquelles il est difficile d'échapper. Sans aucune illusion sur l'empereur, il le servait bien cependant, mais en s'efforçant de lier ses passions par les situations dans lesquelles il essayait de le mettre, soit à l'égard des étrangers, soit en France, en l'engageant à créer certaines institutions qui devaient, en effet, le contraindre. L'empereur, qui, comme je l'ai dit, aimait à créer, et qui d'ailleurs comprenait vite et saisissait promptement ce qui lui paraissait neuf et imposant, adoptait facilement les conseils de M. de Talleyrand, et jetait avec lui les premiers fondements de ce qui était utile. Mais, ensuite, son esprit de domination, sa défiance, sa crainte d'être enchaîné lui faisaient redouter la puissance de ce qu'il avait créé, et, par un caprice inattendu, il sortait tout à coup de la route où il était entré, et suspendait ou brisait lui-même le travail commencé. M. de Talleyrand s'en irritait; mais, naturellement indolent et léger, il ne trouvait pas en lui la force et la suite qui lutte dans le détail, et finissait par négliger et abandonner une entreprise qui aurait demandé une surveillance fatigante pour lui. La suite des événements expliquera tout cela mieux que je ne fais dans ce moment; il me suffit d'indiquer ce que M. de Rémusat commença dès lors à apercevoir quoiqu'un peu confusément.
Cependant, la guerre s'allumait entre l'Angleterre et l'Espagne; nous faisions journellement des tentatives sur mer; quelques-unes nous réussirent assez bien. Une flotte, sortie de Toulon, trouva moyen de joindre l'escadre espagnole. On fit dans les journaux beaucoup de bruit de ce succès[15].
Le 23 mai, Bonaparte fut couronné roi d'Italie.
[Note 15: ][(retour) ] Il s'agit ici de l'heureuse sortie de l'amiral Villeneuve, qui, ayant mis à la voile le 30 mars, avait pu quitter le port de Toulon sans rencontrer la flotte anglaise. (P. R.)
La cérémonie fut belle, et pareille à celle qui avait eu lieu à Paris. L'impératrice y assista dans une tribune. M. de Rémusat me conta que le frémissement avait été général dans l'église, au moment où Bonaparte, saisissant la couronne de Fer et la plaçant sur sa tête, prononça d'une voix menaçante la formule antique: Il cielo me la diede, guai a chi la toccherà! Le reste du temps qu'on demeura à Milan fut employé en fêtes d'une part, et, de l'autre, en décrets qui réglèrent la situation et l'administration du nouveau royaume. Des réjouissances eurent lieu sur tous les points de la France pour cet événement. Cependant il inquiétait un assez grand nombre de gens, qui présageaient que la guerre avec l'Autriche en deviendrait la suite.