Le 4 juin, on vit arriver à Milan le doge de Gênes, qui venait demander la réunion de sa république à l'Empire. Cette démarche, concertée ou commandée d'avance, fut accueillie avec une grande cérémonie; et, aussitôt, cette portion de l'Italie fut partagée en nouveaux départements. Peu après, la nouvelle constitution fut offerte au Corps législatif italien, et le prince Eugène fut déclaré vice-roi du royaume. On créa l'ordre de la couronne de Fer, et, les distributions étant faites, l'empereur quitta Milan, et fit un voyage qui, en apparence, semblait une course d'agrément, et qui n'était qu'une reconnaissance des forces autrichiennes sur la ligne de l'Adige.

Par le traité de Campo-Formio, Bonaparte avait abandonné à l'empereur d'Autriche les États vénitiens, et cela rendait celui-ci voisin redoutable du royaume d'Italie. Arrivé à Vérone, que l'Adige partage en deux, il reçut la visite du baron de Vincent, qui commandait la garnison autrichienne, dans la partie de la ville de Vérone qui appartenait à son souverain. Le baron parut chargé de s'informer de l'état des forces que nous avions en Italie; l'empereur, de son côté, observa celles de l'étranger. En parcourant les rives de l'Adige, il comprit qu'il faudrait construire des forts qui pussent défendre le fleuve; mais, calculant le temps et la dépense nécessaires, il lui échappa de dire qu'il serait plus court et mieux entendu d'éloigner la puissance autrichienne de cette frontière; et, dès cet instant, on peut croire qu'intérieurement il résolut la guerre qui éclata quelques mois après. D'ailleurs, l'empereur d'Autriche ne pouvait voir avec indifférence, de son côté, la puissance que la France venait d'acquérir en Italie; et le gouvernement anglais, qui s'efforçait de nous susciter une guerre continentale, profita habilement des inquiétudes de l'empereur d'Autriche et des mécontentements qui refroidirent peu à peu nos relations avec la Russie. Les journaux anglais se hâtèrent de publier que l'empereur n'avait passé la revue de ses troupes en Italie que pour les mettre sur le pied d'une armée redoutable; on commença aussi à faire marcher quelques corps autrichiens, et les apparences de paix qui furent encore observées jusqu'à la rupture ne servirent qu'aux préparatifs des deux empereurs, devenus à cette époque ennemis presque déclarés.

CHAPITRE XIII.

(1805.)

Fêtes de Vérone et de Gênes.--Le cardinal Maury.--Ma vie retirée à la campagne.--Madame Louis Bonaparte.--Les Templiers.--Retour de l'empereur.--Ses amusements.--Mariage de M. de Talleyrand.--La guerre est déclarée.

L'empereur, dans sa tournée, visita Crémone, Vérone, Mantoue, Bologne, Modène, Parme, Plaisance, et vint à Gênes, où il fut reçu avec enthousiasme. Il fit venir dans cette dernière ville l'architrésorier Le Brun, à qui il confia le soin de surveiller la nouvelle administration qu'il y établissait. Là aussi il se sépara de sa soeur Élisa, qui l'avait accompagné dans son voyage, et à qui il donna encore la petite république de Lucques, qu'il joignit aux États de Piombino. On commença à revoir, à cette époque, les Français décorés des croix et cordons étrangers. Des ordres prussiens, bavarois et espagnols furent envoyés à l'empereur pour qu'il les distribuât à son gré. Il les partagea entre ses grands officiers, quelques-uns de ses ministres, et une partie de ses maréchaux.

À Vérone, on donna à l'empereur le spectacle d'un combat de chiens et de taureaux, dans l'ancien amphithéâtre qui contenait quarante mille spectateurs. À son arrivée, un cri général d'applaudissement s'étant élevé, il fut véritablement ému de ces acclamations, imposantes par leur nombre et le lieu où il se voyait appelé à les recevoir; mais les fêtes données à Gênes furent réellement magiques. On avait construit des jardins flottants sur de vastes barques; ces jardins aboutissaient tous à une sorte de temple, flottant aussi, qui, s'étant approché du rivage, reçut Bonaparte et sa cour. Alors toutes ces barques liées entre elles s'étant éloignées dans le port, l'empereur se trouva au milieu d'une île charmante d'où il put contempler la ville de Gênes, illuminée avec soin et comme embrasée par des feux d'artifice tirés de plusieurs endroits en même temps.

Tandis qu'on était à Gênes, M. de Talleyrand eut un petit plaisir qui se trouva complètement dans son goût, car il s'amusait partout où il pouvait découvrir et faire apercevoir un ridicule. Le cardinal Maury, retiré à Rome depuis son émigration, y jouissait de la réputation que l'ardeur de ses opinions lui avait acquise dans notre fameuse Assemblée constituante. Il avait cependant le désir de rentrer en France. M. de Talleyrand lui écrivit de Gênes et le détermina à venir se présenter à l'empereur. Il arriva, et prenant aussitôt cette attitude obséquieuse que nous lui avons vu garder exactement depuis, il entra dans Gênes en répétant à haute voix qu'il venait voir le grand homme. Il obtint une audience; le grand homme le jugea vite, et tout en l'estimant ce qu'il valait, se complut dans l'idée de lui faire donner un démenti à sa conduite passée. Il le gagna facilement, en le caressant un peu, l'attira en France, où nous lui avons vu jouer un rôle passablement ridicule. M. de Talleyrand, chez lequel les souvenirs de l'Assemblée constituante ne s'étaient point effacés, trouva bien des occasions d'exercer ses petites vengeances sur le cardinal, en donnant à la sottise de ses flatteries l'évidence la plus maligne.

À Gênes, M. l'abbé de Broglie fut nommé évêque d'Acqui.