[Note 16c: ][(retour) ] C'est seulement à son retour à Paris que l'empereur se livra à l'humeur dont il est ici parlé, car voici ce qu'il écrivait de Milan, le 12 prairial an XIII (1er juin 1805), à M. Fouché: «Il me parait que le succès de la tragédie des Templiers dirige les esprits sur ce point de l'histoire française. Cela est bien, mais je ne crois pas qu'il faille laisser jouer des pièces dont les sujets seraient pris dans des temps trop près de nous. Je lis dans un journal qu'on veut jouer une tragédie de Henri IV. Cette époque n'est pas assez éloignée pour ne pas réveiller des passions. La scène a besoin d'un peu d'antiquité, et, sans porter de gêne sur le théâtre, je pense que vous devez empêcher cela, sans faire paraître votre intervention. Vous pourriez en parler à M. Raynouard qui parait avoir du talent. Pourquoi n'engageriez-vous pas M. Raynouard à faire une tragédie du passage de la première à la seconde race? Au lieu d'être un tyran, celui qui lui succéderait serait le sauveur de la nation. C'est dans ce genre de pièces, surtout, que le théâtre est neuf, car sous l'ancien régime on ne les aurait pas permises. L'oratorio de Saül n'est pas autre chose; c'est un grand homme succédant à un roi dégénéré.» (P. R.)

L'empereur partit de Gênes pour revenir directement à Paris. C'était la dernière fois qu'il voyait cette belle Italie où il semblait qu'il eût épuisé toutes les manières de frapper les hommes, comme général, comme pacificateur et comme souverain. Il repassa le mont Cenis, et ordonna les travaux qui devaient, ainsi qu'au Simplon, faciliter les communications entre les deux nations. La cour se trouva aussi augmentée des grands seigneurs italiens et des dames qu'il y attacha. Il avait déjà pris des chambellans parmi les Belges, et on commença à entendre autour de lui tous ces différents accents, qui variaient seuls les formules obséquieuses qu'on lui adressait.

Il arriva, le 11 juillet, à Fontainebleau, et de là il vint s'établir à Saint-Cloud. Peu de temps après son arrivée, le Moniteur fut hérissé de notes animées et demi-menaçantes qui annonçaient l'orage que l'Europe ne tarderait point à voir éclater. Quelquefois ces notes renfermaient certaines expressions marquantes qui décelaient l'auteur qui les avait dictées. Il en existe une de ce temps qui me frappa:

Les journaux anglais rapportaient qu'on avait imprimé à Londres une généalogie supposée de la famille Bonaparte, qui faisait remonter assez haut sa noblesse.

«Ces recherches sont bien puériles, dit la note. À tous ceux qui demanderaient de quel temps date la maison de Bonaparte, la réponse est bien facile: Elle date du 18 brumaire.»

Je revis l'empereur avec un mélange de sentiments, dont quelques-uns étaient pénibles. Il était assez difficile de n'être pas ému par sa présence; mais je souffrais en éprouvant cette émotion mêlée d'une certaine défiance qu'il commençait à m'inspirer [16d].

[Note 16d: ][(retour) ] Les indiscrétions ou l'imprudence de M. Salembeni n'avaient pas seules causé quelque souci à mes grands-parents durant ce voyage en Italie. Voici une lettre de mon grand-père qui donne des détails sur une dénonciation plus sérieuse, à laquelle ce passage fait allusion:

«Milan, 18 prairial an XIII (7 juin 1805).

»Je ne veux pas, ma chère amie, laisser partir Corvisart sans lui donner une lettre pour vous. Plus heureux que moi, il compte vous voir dans huit ou dix jours, et moi je ne peux me promettre ce plaisir que dans cinq semaines, au plus tôt. Gardez pour vous ce que je vous dis de l'époque de mon arrivée, parce que l'empereur veut laisser croire qu'il n'arrivera à Paris que dans deux mois, mais la vérité est que son projet serait d'arriver à Fontainebleau le 22 ou le 23, au plus tard, du mois prochain. J'ai encore un motif de vous écrire par Corvisart, c'est que toutes nos lettres sont lues, ou dans le cas de l'être, ce qui ne laisse pas de me gêner fort quand je veux m'entretenir avec vous. C'est une lettre de Salembeni contenue dans un de mes paquets qui, lue à la poste, a occasionné son renvoi. Cela m'a empêché bien des fois de vous écrire à coeur ouvert, et m'a bien des fois rendu malheureux. J'aurais eu, par exemple, à vous prévenir, ma chère amie, que vous avez encore été calomniée auprès de l'empereur dans des rapports de Paris qui vous ont accusée d'avoir pris part à de mauvaises plaisanteries faites par madame de Damas sur le voyage en Italie et sur les frères de l'empereur. Sa Majesté ne m'en a pas parlé, mais il en a cependant été frappé, et en a parlé à d'autres, plusieurs fois. Il parait vouloir exiger que vous rompiez absolument avec cette famille. Vous sentez ce que j'ai eu à répondre aux personnes qui m'en ont parlé de la part de l'empereur, sans me permettre de m'en expliquer avec lui. Vous pensez bien que je n'ai rien cru de cette absurde calomnie. Mais je voulais qu'on me dit quel est le dénonciateur. J'ai même assuré que, si c'était un rapport de Fouché, je passerais entièrement condamnation. On ne m'a rien répondu, parce que, j'en suis sûr, cela vient de M. dont les intrigues existent toujours, et toujours pour le métier délicat que nous lui avons vu faire cet hiver. Quoiqu'il ne convienne pas que vous écriviez sur cela à l'empereur, ni à l'impératrice, vous pourriez cependant voir Fouché, et lui demander de vous rendre le service de vous dire, franchement, si ce sont ses rapports qui vous ont accusée. Vous pourriez peut-être, aussi, vous expliquer un peu ouvertement avec lui, et il trouverait sans doute le moyen de nous servir. Si vous écriviez à l'impératrice, ce qui serait bien, car vous ne lui écrivez pas assez souvent, vous pourriez, sans rien dire de positif, toucher quelque chose de votre manière de vivre. Il me vient l'idée qu'il serait possible que votre soeur, qui fréquente davantage les Damas, eût donné lieu à quelque méprise. Voyez surtout cela avec votre bonne tête et vos réflexions ordinaires, et faite votre profit de ce que je puis vous mander, enfin, en toute sûreté, car il y a déjà longtemps que cela dure. Ne croyez pas, d'ailleurs, que je sois pour cela maltraité par le maître. Il pourrait être mieux, mais je n'ai pas lieu de me plaindre. Quant à l'impératrice elle ne me parle jamais que d'elle et de ce qui l'intéresse personnellement. Il est impossible d'être plus complètement personnelle qu'elle n'est devenue. Cependant, elle prend plaisir à se vanter de vos lettres, et elle les fait toujours lire à l'empereur.» (P. R.)

L'impératrice me revit avec amitié. Je lui livrai assez franchement les peines secrètes que je ressentais. Je lui témoignai ma surprise de voir que, vis-à-vis de son époux, les dévouements passés ne défendaient nullement contre aucune prévention subite. Elle lui redit mes paroles. Comme elles ne manquaient ni de vérité, ni de force, il les entendit assez bien. Il revint toujours sur ce qu'il n'appelait dévouement que celui qui donnait toute la personne, tous les sentiments, toutes les opinions, et répéta qu'il fallait que nous abandonnions jusqu'à la plus petite de nos anciennes habitudes pour n'avoir plus qu'une pensée, celle de son intérêt et de ses volontés. Il promettait, en récompense, une grande élévation, beaucoup de fortune, bien des jouissances pour l'orgueil, «Je leur donnerai, disait-il en parlant de nous, de quoi se moquer de ceux qui les blâment aujourd'hui, et s'ils veulent rompre avec mes ennemis, je mettrai mes ennemis à leurs pieds.» Au reste, comme, durant le séjour qu'il fit en France avant la campagne d'Austerlitz, son esprit fut tendu vers des affaires fort importantes, nous eûmes alors peu de tracas intérieurs, et notre position redevint assez douce.

Je me souviens, dans le moment, d'une petite anecdote qui n'a d'importance que parce qu'elle peut encore servir à peindre cet homme étrange; et, pour cette raison, je ne crois pas devoir la passer sous silence.

Le despotisme de sa volonté s'étendait à mesure qu'il agrandissait le cercle dont il voulait s'entourer. Il est très vrai de dire qu'il eût voulu être seul le maître des réputations, pour les faire et défaire à son gré. Il compromettait un homme, flétrissait une femme pour un mot, sans aucune espèce de précautions. Mais il trouvait très mauvais que le public osât regarder et juger la conduite de ceux, ou de celles, qu'il avait mis comme en sauvegarde sous l'auréole dont il s'entourait.