Pendant le voyage d'Italie, le rapprochement et l'oisiveté des palais avaient donné lieu à quelques galanteries plus ou moins sérieuses, dont on avait écrit les récits à Paris, et dont la médisance s'était un peu amusée. Un jour que nous étions un assez grand nombre de dames du palais déjeunant avec l'impératrice, et parmi lesquelles se trouvaient celles qui avaient été en Italie, Bonaparte entre tout à coup dans la salle à manger, et, avec un visage assez gai, s'appuyant sur le dos du fauteuil de sa femme, nous adresse aux unes et aux autres quelques paroles insignifiantes; puis, nous questionnant toutes sur la vie que nous menons, il nous apprend, d'abord à mots couverts, que, parmi nous, il y en a quelques-unes qui sont l'objet des discours du public. L'impératrice, qui connaissait son mari, et qui savait que, de paroles en paroles, il pouvait aller très loin, veut rompre cette conversation; mais l'empereur, la suivant toujours, arrive en peu de moments à la rendre assez embarrassante. «Oui, mesdames, dit-il, vous occupez les bons habitants du faubourg Saint-Germain. Ils disent, par exemple, que vous, madame ***, vous avez telle liaison avec M. ***; que vous, madame...» en s'adressant ainsi à deux ou trois d'entre nous, les unes après les autres. On peut se figurer aisément l'embarras dans lequel un semblable discours nous mettait toutes. Je crois encore, en vérité, que l'empereur s'amusait de ce malaise qu'il excitait: «Mais, ajouta-t-il tout à coup, qu'on ne croie pas que je trouve bons de semblables propos! Attaquer ma cour, c'est m'attaquer moi-même; je ne veux pas qu'on se permette une parole, ni sur moi, ni sur ma famille, ni sur ma cour.» Et alors, son visage devenant menaçant, son ton de voix plus sévère, il fit une longue sortie contre la partie de la société de Paris qui se montrait encore rebelle, disant qu'il exilerait toute femme qui prononcerait un mot sur une dame du palais, et s'échauffant sur ce texte absolument à lui seul, car aucune de nous n'était tentée de lui répondre. L'impératrice abrégea le déjeuner, pour terminer une pareille scène. Le mouvement qu'on fit interrompit l'empereur, qui s'en alla comme il était venu. Une de nos dames, béate admiratrice de tout Bonaparte, était toute prête à s'attendrir sur la bonté d'un tel maître qui voulait que notre réputation fût quelque chose de sacré. Mais madame de ***, femme de beaucoup d'esprit, lui répondit avec impatience: «Oui, madame, que l'empereur nous défende encore de cette manière, et nous serons perdues!»
Il s'étonna beaucoup lorsque l'impératrice lui représenta le ridicule de cette scène, et il prétendit toujours que nous devions lui savoir gré de la chaleur avec laquelle il s'offensait, quand on nous attaquait.
Pendant son séjour à Saint-Cloud, il travailla beaucoup, et fit une grande quantité de décrets relatifs à l'administration des nouveaux départements qu'il avait acquis en Italie. Il augmenta aussi son conseil d'État, auquel, de jour en jour, il donnait plus d'influence, parce qu'il était bien sûr de l'avoir sous sa dépendance. Il se montra à l'Opéra, et fut bien reçu des Parisiens; cependant il les trouvait toujours un peu froids, en les comparant au peuple des provinces. Il menait une vie pleine et sérieuse, prenant quelquefois le délassement de la chasse, se promenant seulement une heure par jour, et ne recevant du monde qu'une fois par semaine. Ces jours-là, la Comédie française venait à Saint-Cloud, et y représentait des tragédies ou des comédies, sur un très joli théâtre qu'on y avait construit. Ce fut alors que commencèrent les embarras de M. de Rémusat, pour amuser celui que M. de Talleyrand appelait l'inamusable. En vain, on choisissait dans notre répertoire théâtral quelques-uns de nos chefs-d'oeuvre; en vain, nos meilleurs comédiens s'évertuaient à lui plaire; le plus souvent il apportait à ces représentations un esprit préoccupé et distrait par la gravité de ses rêveries. Il s'en prenait à son premier chambellan, à Corneille, à Racine, aux acteurs, du peu d'attention qu'il avait donné au spectacle. Il aimait le talent, ou plutôt la personne de Talma, avec qui il avait eu quelque liaison, pendant l'obscurité de sa première jeunesse. Il lui donnait beaucoup d'argent, et le recevait familièrement; mais Talma lui-même ne venait guère plus qu'un autre à bout de l'intéresser. Tel qu'un malade qui se prend aux autres du mauvais état de sa santé, il s'irritait de voir glisser sur lui les plaisirs qui convenaient à autrui, et croyait toujours qu'en grondant et tourmentant, il ferait inventer enfin ce qui arriverait à le distraire. Il fallait plaindre très sérieusement l'homme chargé de ses plaisirs. Malheureusement pour nous, M. de Rémusat a été cet homme-là, et je pourrais dire ce qu'il a eu à souffrir.
En ce même temps, l'empereur se flattait encore de pouvoir lutter contre les Anglais, par quelques succès maritimes. Les flottes réunies, espagnoles et françaises, faisaient souvent des tentatives; on essayait de défendre les colonies. L'amiral Nelson, nous poursuivant partout, sans doute dérangeait la plupart de nos entreprises, mais on le cachait soigneusement, et à croire nos journaux, nous battions les Anglais journellement.
Il est vraisemblable que le projet de la descente était abandonné. Le ministère anglais nous suscitait des ennemis redoutables sur le continent. L'empereur de Russie, jeune et appelé à l'indépendance par son caractère, se blessait déjà peut-être de la prépondérance que voulait exercer le nôtre, et quelques-uns de ses ministres étaient soupçonnés de favoriser la politique anglaise qui voulait qu'il devînt notre ennemi. La paix avec l'Autriche ne tenait qu'à un fil, le roi de Prusse seul semblait décidé à demeurer notre allié.
«Pourquoi, disait encore une note du Moniteur, tandis que l'empereur de Russie exerce son influence sur la Porte, ne voudrait-il pas que celui de France exerçât la sienne sur quelques parties de l'Italie? Lorsque, avec le télescope d'Herschell, il observe de la terrasse du palais de Tauride ce qui se passe entre l'empereur des Français et quelques peuplades de l'Apennin, il n'exige pas sans doute que l'empereur des Français ne voie pas ce que devient cet ancien et illustre empire de Soliman, et ce que devient la Perse. Il est à la mode d'accuser la France d'ambition; cependant quelle a été sa modération passée! etc., etc...»
Au mois d'août, l'empereur partit pour Boulogne. Il n'entrait plus alors dans ses projets de visiter les flottilles, mais de passer en revue la nombreuse armée qui campait dans le Nord, et qu'il n'allait point tarder à faire marcher. Pendant cette absence, l'impératrice fit un voyage aux eaux de Plombières; et je puis, il me semble, employer ce répit à revenir un peu sur nos pas, pour donner quelques détails sur M. de Talleyrand, détails que, je ne sais pourquoi, j'ai omis jusqu'à présent.
On sait comment M. de Talleyrand, rentré en France depuis quelque temps, fut nommé ministre des relations extérieures[17], par les soins de madame de Staël qui indiqua ce choix au directeur Barras. Ce fut sous le gouvernement des directeurs qu'il fit connaissance avec madame Grand. Quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse, cette belle Indienne était encore remarquée, alors, pour sa beauté. Elle voulait passer en Angleterre où vivait son mari, et elle alla demander un passeport à M. de Talleyrand. Sa visite et sa vue produisirent sur lui un tel effet, apparemment, que le passeport ne fut point donné, ou devint inutile. Madame Grand demeura à Paris, et, peu après, on la vit fréquenter l'hôtel des relations extérieures, et plus tard elle y fut logée. Cependant Bonaparte était premier consul; ses victoires et ses traités avaient amené à Paris les ambassadeurs des premières puissances de l'Europe, et une foule d'étrangers. Les hommes obligés, par leur état, de fréquenter M. de Talleyrand, prenaient assez bien leur parti de trouver à sa table et dans son salon madame Grand qui en faisait les honneurs; seulement, ils s'étonnaient de la faiblesse qui avait consenti à mettre dans une telle évidence une femme belle seulement, et d'un esprit si médiocre, et d'un caractère si difficile, qu'elle blessait continuellement M. de Talleyrand par les platitudes qui lui échappaient, comme elle troublait son repos par l'inégalité de son humeur. M. de Talleyrand a de la douceur et un grand laisser aller pour toutes les habitudes journalières. Il est assez aisé de le dominer en l'effarouchant, parce qu'il n'aime point le bruit, et madame Grand employait, assez habilement, ses charmes et ses exigences pour le dominer.
[Note 17: ][(retour) ] Le 15 juillet 1797. Il était rentré en France depuis le mois de septembre 1795. (P. R.)
Cependant, quand il fut question de présenter les ambassadrices chez le ministre, il s'éleva des difficultés. Quelques-unes ne voulurent point être exposées à être reçues par madame Grand. Elles se plaignirent, et ces mécontentements parvinrent aux oreilles du premier consul. Aussitôt, il eut avec M. de Talleyrand, à ce sujet, un entretien décisif, et il déclara à son ministre qu'il devait bannir madame Grand de sa maison. Celle-ci, à peine eut-elle appris une pareille décision, qu'elle vint trouver madame Bonaparte; et, à force de larmes et de supplications, elle obtint qu'elle lui procurât une entrevue avec Bonaparte. Elle ne fut pas plus tôt en sa présence, qu'elle tomba à ses genoux et le supplia de révoquer un arrêt qui la réduisait au désespoir. Bonaparte finit par être ému des pleurs et des cris de cette belle personne; et après l'avoir un peu calmée: «Je ne vois qu'un moyen, dit-il. Que Talleyrand vous épouse, et tout sera arrangé; mais il faut que vous portiez son nom, ou que vous ne paraissiez plus chez lui.» Madame Grand fut très satisfaite de cette décision. Le consul la répéta à M. de Talleyrand en ne lui donnant que vingt-quatre heures pour se déterminer. On a dit qu'il avait trouvé un malin plaisir à le faire marier, et qu'il était secrètement charmé de cette occasion de le flétrir, et, suivant son système favori, de se donner ainsi une garantie de plus de la fidélité que celui-ci serait forcé de lui garder. Il est bien possible que cette idée soit entrée dans sa tête; il est certain aussi que madame Bonaparte, sur laquelle les larmes avaient toujours un extrême empire, usa de tout son crédit auprès de son époux, pour le rendre favorable à madame Grand.