Quant à l'impératrice, elle avait toute la confiance dont la femme de Bonaparte devait avoir contracté l'habitude. Satisfaite de le suivre, et d'échapper par ce moyen aux discours parisiens qui l'effrayaient, à la surveillance de ses beaux-frères, à l'ennui du palais de Saint-Cloud, s'amusant d'une représentation nouvelle, elle envisageait une campagne comme un voyage, et conservait un calme qui, ne pouvant tenir à de l'indifférence, vu sa situation, renfermait au fond quelque chose de flatteur pour celui qu'elle croyait fermement que la fortune n'oserait abandonner. Louis Bonaparte, infirme, devait demeurer à Paris, et il avait l'ordre, ainsi que sa femme, de recevoir du monde. Joseph présidait les conseils d'administration du Sénat. Logé au Luxembourg, il devait aussi y tenir une cour. La princesse Borghèse faisait des remèdes à Trianon; madame Murat se retirait à Neuilly où elle embellissait une demeure charmante; Murat suivait l'empereur à l'armée. M. de Talleyrand devait demeurer à Strasbourg, jusqu'à nouvel ordre. M. Maret accompagnait l'empereur: il était le grand rédacteur des bulletins.

Le 24, l'empereur partit, et il arriva à Strasbourg sans s'arrêter. Je revins tristement à Paris rejoindre mes enfants, ma mère, et ma soeur inquiète et séparée de M. de Nansouty qui commandait une division de cavalerie.

Dès le départ de l'empereur, on commença à répandre à Paris des bruits d'invasion sur nos côtes, et en effet peut-être eût-on pu tenter une telle expédition, mais, heureusement, nous n'avions pas affaire à des ennemis aussi audacieusement entreprenants que nous; et, à cette époque, les Anglais étaient loin d'avoir dans leurs troupes de terre la confiance que, depuis, elles ont mérité de leur inspirer.

Le resserrement de l'argent se fit presque aussitôt sentir; un peu plus tard, les payements de la Banque furent suspendus; l'argent devint cher, jusqu'à se vendre à un prix très élevé. J'entendais dire que notre commerce d'exportation ne suffisait point à nos besoins, et que la guerre l'arrêtait tout à fait et haussait le prix de tout ce qui nous venait du dehors. Là, dit-on, était la cause de cette gêne subite que nous éprouvions[21].

[Note 21: ][(retour) ] «Depuis la chute des assignats, a dit M. Thiers (t. VI, p. 31), le numéraire, quoiqu'il eût promptement reparu, était toujours demeuré insuffisant, par une cause facile à comprendre. Le papier-monnaie, tout en étant discrédité dès le premier jour de son émission, avait néanmoins fait l'office de numéraire, pour une partie quelconque des échanges, et avait expulsé de France une partie des espèces métalliques. La prospérité publique, subitement restaurée sous le consulat, n'avait cependant pas assez duré pour ramener l'or et l'argent sortis du pays. S'en procurer était, à cette époque, l'un des soins constants du commerce. La Banque de France, qui avait pris un rapide développement, parce qu'elle fournissait, au moyen de ses billets parfaitement accrédités, un supplément de numéraire, la Banque de France avait la plus grande peine à maintenir dans ses caisses une réserve métallique proportionnée à l'émission de ses billets. Une portion considérable de notre numéraire était transportée à Hambourg, Amsterdam, Gênes, Libourne, Venise, Trieste, pour payer les sucres et les cafés que les Anglais y faisaient entrer, par le commerce libre ou par la contrebande. Tous les commerçants du temps se plaignaient de cet état de choses, et ce sujet était journellement discuté à la Banque par les négociants les plus éclairés de France.» Cette situation, décrite par M. Thiers pour le mois de septembre 1805, s'était fort aggravée par la déclaration de guerre. La suspension des payements de la caisse de consolidation en Espagne, les embarras de la compagnie des Négociants réunis, la suspension des payements de la Banque, les faillites nombreuses, à Paris et en province, furent les premiers effets de la campagne d'Austerlitz. (P. R.)

Les inquiétudes particulières venaient encore ajouter à la tristesse générale. Déjà beaucoup de familles distinguées avaient livré leurs enfants à la carrière des armes et tremblaient sur leur destinée. Quelle attente pour des parents, que celle de ces bulletins qui pouvaient apprendre, tout à coup, la perte de ce qu'on avait de plus cher! Quel supplice Bonaparte a imposé à des mères, à des femmes pendant tant d'années! Il s'est quelquefois étonné de la haine qu'il a fini par inspirer; pouvait-on lui pardonner une anxiété si douloureuse et si prolongée, tant de larmes répandues, de nuits sans sommeil et de journées pleines d'épouvante? S'il a bien voulu y regarder, il aura vu qu'il n'est pas un sentiment naturel qu'il n'ait froissé.

Avant son départ, pour offrir un débouché à la noblesse, il s'avisa de créer ce qu'on appela la garde d'honneur. Il en donna le commandement à son grand maître des cérémonies. Il était presque plaisant de voir l'empressement que M. de Ségur mettait à former ce corps, le zèle que certains personnages témoignaient pour y entrer, et l'anxiété qu'éprouvaient quelques chambellans, qui se persuadaient que l'empereur les approuverait fort en leur voyant échanger leur habit rouge contre un uniforme. Je n'oublierai jamais la surprise, et presque l'effroi que me causa M. de Luçay, préfet du palais, douce et craintive créature, lorsqu'il vint me demander si M. de Rémusat, père de famille, ancien magistrat, alors âgé de plus de 40 ans, ne comptait pas embrasser ainsi, tout à coup, la carrière militaire qui s'ouvrait à tout le monde. Nous commencions à être habitués à tant de choses bizarres que, malgré ma raison, j'éprouvai une sorte d'inquiétude. J'écrivis à ce sujet à mon mari, qui me répondit que nulle ardeur martiale ne s'était heureusement emparée de lui, et qu'il espérait que l'empereur compterait encore près de lui d'autres services que ceux de l'épée.

L'empereur, dans ce temps, nous avait rendu quelque bienveillance. En quittant Strasbourg, il avait laissé à mon mari toute la surveillance de la cour et de la maison de l'impératrice. C'était lui imposer une vie assez douce, qui n'avait d'autre inconvénient que de traîner après soi un peu d'ennui. Mais M. de Talleyrand, qui demeurait aussi à Strasbourg, mit de l'intérêt dans les journées de M. de Rémusat. À cette époque commença leur véritable liaison; ils se virent beaucoup. M. de Rémusat, naturellement simple, modeste, retiré, gagnait beaucoup à être vu de près. M. de Talleyrand démêla la finesse de son esprit, la rectitude de son jugement, la droiture de ses aperçus. Il prit confiance en lui, rendant justice à la sûreté de son commerce, lui témoigna de l'amitié, et lui, touché d'en rencontrer là où il n'en avait point attendu, lui voua dès ce moment un attachement qu'aucune vicissitude n'a pu démentir.

Cependant, l'empereur avait promptement quitté Strasbourg. Dès le 1er octobre, il était en campagne, et toute l'armée, transportée de Boulogne comme par enchantement, dépassait nos frontières. L'électeur de Bavière, sommé par l'empereur d'Autriche de donner passage à ses troupes et s'y refusant, se vit envahi de tous côtés; mais Bonaparte ne tarda point à voler à son secours.

Nous vîmes donc paraître le premier bulletin de la grande armée, qui nous annonça un premier avantage à Donauvoerth, et nous donna les proclamations de l'empereur et celle du vice-roi d'Italie. Masséna devait seconder ce dernier, et faire pénétrer dans le Tyrol les armées française et italienne réunies. À toutes les paroles qui devaient enflammer nos soldats, on joignait encore et on imprimait des railleries mordantes contre l'ennemi. Une circulaire adressée aux habitants de l'Autriche, pour leur demander des provisions de charpie, était publiée, et accompagnée de cette note: «Nous espérons que l'empereur d'Autriche n'en aura pas besoin, puisqu'il est retourné à Vienne.» Les insultes n'étaient point épargnées aux ministres et à quelques grands seigneurs autrichiens, entre autres, au comte de Colloredo qu'on accusait d'être dirigé par sa femme, toute dévouée à la politique anglaise. Ces petitesses se trouvaient pèle-mèle, dans les bulletins, avec des phrases vraiment élevées, et d'une éloquence plus romaine que française, mais qui ne laissait pas de frapper.