L'activité de Bonaparte dans cette campagne fui réellement surprenante. Dès le début, il jugea les avantages qu'allaient lui donner les premières fautes que firent les Autrichiens, et il prévit son succès. Vers le milieu d'octobre, il écrivait à sa femme: «Rassure-toi, je te promets la campagne la plus courte et la plus brillante.»

À Wertingen, notre cavalerie eut un avantage sur l'ennemi, M. de Nansouty s'y distingua. Une autre affaire brillante eut lieu à Günzbourg, et bientôt les Autrichiens reculèrent de partout.

L'armée s'animait de plus en plus, et paraissait compter pour rien les rigueurs de la saison qui s'avançait. Prêt à livrer bataille, l'empereur haranguait ses soldats sur le pont du Lech, au milieu d'une neige qui tombait abondamment: «Mais, disait le bulletin, ses paroles étaient de flamme, et le soldat oubliait ses privations.» Le bulletin se terminait par ces paroles prophétiques: «Les destinées de la campagne sont fixées[22]

[Note 22: ][(retour) ] Voici le texte même du cinquième bulletin de la grande armée: «Augsbourg, 20 vendémiaire an XIV (12 octobre 1805). L'empereur était sur le pont du Lech lorsque le corps d'armée du général Marmont a défilé. Il a fait former en cercle chaque régiment, leur a parlé de la situation de l'ennemi, de l'imminence d'une grande bataille, et de la confiance qu'il avait en eux. Cette harangue avait lieu par un temps affreux. Il tombait une neige abondante, et la troupe avait de la boue jusqu'aux genoux et éprouvait un froid assez vif, mais les paroles de l'empereur étaient de flamme; en l'écoutant, le soldat oubliait ses fatigues et ses privations, et était impatient de voir arriver l'heure du combat. Jamais plus d'événements ne se décideront en moins de temps. Avant quinze jours les destins de la campagne et des armées autrichiennes et russes seront fixés.» (P. R.)

La prise d'Ulm et la capitulation de son énorme garnison achevèrent de frapper l'Allemagne de surprise et de terreur, et commencèrent à imposer silence aux propos factieux que la surveillance de la police avait assez de peine à contenir à Paris. Il est difficile d'empêcher les Français de se ranger du parti de la gloire, et nous commençâmes à prendre part à celle dont se couvraient nos armées. Mais la gêne d'argent se faisait sentir toujours d'une manière pénible, le commerce souffrait, les spectacles étaient déserts; on remarquait l'accroissement de la misère, et on se soutenait seulement par l'espoir qu'une si brillante campagne devait être suivie d'une prompte paix.

Après la prise d'Ulm, l'empereur dicta lui-même cette phrase du bulletin: «On peut faire en deux mots l'éloge de l'armée: elle est digne de son chef[23].» Il écrivit au Sénat, en lui envoyant les drapeaux pris sur l'ennemi, et en lui annonçant que l'électeur était rentré dans sa capitale; et on publia aussi ses lettres aux évêques pour leur demander de remercier Dieu de nos succès.

[Note 23: ][(retour) ] Cette phrase se trouve en effet dans le sixième bulletin de la grande armée, daté d'Elchingen, le 26 vendémiaire an XIV (18 octobre 1805). (P. R)

Dès le commencement de la campagne, il avait été fait des mandements dans chaque métropole pour justifier cette nouvelle guerre, et encourager les conscrits à marcher promptement où ils étaient appelés. Les évêques recommencèrent de nouveau, et ils épuisèrent les citations de l'Écriture pour démontrer que l'empereur était protégé par le Dieu des armées[24].

Joseph Bonaparte avait porté la lettre de son frère au Sénat. Le Sénat décréta qu'une adresse de félicitations serait portée, en réponse, au quartier général par un certain nombre de ses membres.

[Note 24: ][(retour) ] L'extrême complaisance que mettait le clergé à satisfaire l'empereur ne suffisait pas encore à celui-ci, si l'on en juge par cette lettre qu'il écrivait à Fouché, pendant cette campagne, le 4 nivôse an XIV (25 décembre 1805). «Je vois des difficultés au sujet de la lecture des bulletins dans les églises; je ne trouve point cette lecture convenable. Elle n'est propre qu'à donner plus d'importance aux prêtres qu'ils ne doivent en avoir; car cela leur donne le droit de commenter, et, quand il y aura de mauvaises nouvelles, ils ne manqueront pas de les commenter. Voilà comme on n'est jamais dans des principes exacts: tantôt on ne veut point de prêtres, tantôt on en veut trop; il faut laisser tomber cela. M. Portalis a eu très tort d'écrire sa lettre, sans savoir si c'était mon intention.» (P. R.)