L'impératrice reçut à Strasbourg la visite de plusieurs princes d'Allemagne qui venaient grossir sa cour et lui offrir leurs hommages et leurs compliments. Elle leur montrait, avec un orgueil assez naturel, les lettres de l'empereur qui lui annonçait si bien d'avance les victoires qu'il allait remporter; et force était bien d'admirer cette habile prévoyance, ou de reconnaître la puissance d'une destinée qui ne se démentait pas un seul instant.

Le maréchal Ney eut une belle affaire à Elchingen, et l'empereur consentit tellement à lui en laisser l'honneur que, plus tard, quand il créa des ducs, il voulut que ce maréchal portât le nom de duc d'Elchingen.

Je me sers de cette expression consentir, parce qu'il a été reconnu que Bonaparte n'était pas toujours bien exact dans la répartition de gloire qu'il accordait à ses généraux. Dans un de ces accès de franchise qu'il se permettait quelquefois, je lui ai entendu dire qu'il n'aimait à donner de la gloire qu'à ceux qui ne pouvaient la porter. Il lui arrivait, selon sa politique à l'égard des chefs qu'il avait sous ses ordres, ou le degré de confiance qu'ils lui inspiraient, de garder le silence sur certaines victoires, ou de changer en succès telle faute de tel maréchal. Quelquefois, un général apprenait par un bulletin une action qu'il n'avait jamais faite, ou un discours qu'il n'avait jamais tenu. Un autre se voyait tout à coup exalté dans les journaux, et cherchait quelle occasion lui avait mérité cette distinction. On essayait de réclamer contre l'oubli, ou lorsqu'on voyait les événements dénaturés; mais le moyen de revenir sur ce qui était passé, lu et déjà effacé par des nouvelles plus récentes? Car la rapidité de Bonaparte à la guerre donnait tous les jours quelque chose à apprendre. Alors il imposait silence à la réclamation, ou, s'il avait besoin d'apaiser le chef qui se trouvait offensé, une somme d'argent, une prise sur l'ennemi, la permission de lever une contribution lui étaient accordées, et ainsi se terminait le différend.

Cet esprit de ruse, inhérent au caractère de Bonaparte, et qu'il employait adroitement à l'égard de ses maréchaux et de ses officiers supérieurs, pourrait se justifier, jusqu'à un certain point, par la difficulté qu'il éprouvait quelquefois à contenir un si grand nombre d'individus de caractères si différents, et ayant tous des prétentions pareilles. Connaissant parfaitement la portée de leurs divers talents, sachant à quoi chacun d'entre eux pouvait lui être utile, obligé sans cesse, en récompensant leurs services, de réprimer leur orgueil et leur jalousie, il lui fallait user de tous les moyens pour y parvenir, et, surtout, ne pas laisser échapper l'occasion de leur montrer qu'entièrement dépendants de lui, leur gloire comme leur fortune était dans ses mains[25]. Une fois qu'il y fut parvenu, il fut certain de n'être point inquiété par eux, et de pouvoir payer leurs services au prix qu'il les évaluerait. Au reste, les maréchaux, en général, n'ont pas eu à se plaindre qu'il ne les ait pas, pour la plupart, portés à un prix très haut. Souvent il y a eu du gigantesque dans les récompenses qu'ils ont obtenues, et la durée des guerres ayant monté leurs espérances au plus haut degré, on les a vus devenir ducs et princes sans en être surpris, et finir par croire que la royauté seule pouvait terminer dignement leur destinée. Des sommes immenses leur furent distribuées, on leur toléra des exactions de tout genre sur les vaincus; il y en a qui firent des fortunes énormes, et, si la plupart d'entre ces fortunes se sont fondues avec le gouvernement sous lequel elles s'étaient formées, c'est que la facilité avec laquelle elles avaient été acquises leur fut un encouragement à les dépenser avec prodigalité, dans la confiance où ils étaient que ces moyens d'acquérir ne s'épuiseraient jamais pour eux.

[Note 25: ][(retour) ] Je trouve dans les papiers de mon père une note qui éclaircit et développe ce qui est dit ici des maréchaux de l'Empire: «L'empereur composait ses bulletins avec la plus grande liberté, écoutant, avant tout, son besoin de tout effacer et d'établir son infaillibilité, puis cherchant le genre d'effet qu'il voulait produire sur les étrangers et le public français, enfin obéissant à ses vues sur ses lieutenants et à sa bienveillance ou sa malveillance pour eux. La vérité ne venait que bien loin après tout cela. Rien n'égalait la surprise de ceux-ci, quand ils lisaient les bulletins qui leur revenaient de Paris, et cependant ils réclamaient peu. L'empereur est, avec la Convention et Louis XIV, un des seuls pouvoirs qui aient réussi à subjuguer, à discipliner les vanités.

»L'empereur louait peu les grands généraux de son temps. Les militaires sont les artistes les plus jaloux entre eux, et qu'il faut le moins consulter les uns sur le compte des autres. Ils sont décourageants ou irritants quand on les entend se juger entre eux. À cette jalousie naturelle, l'empereur ajoutait les calculs d'un despote qui ne veut créer aucune importance autour de lui. Desaix est le seul homme dont il ait parlé avec une sorte d'enthousiasme, et encore ne l'avait-il connu qu'au début de sa carrière de puissance. Il a continué toute sa vie, je crois, à le bien traiter, mais Desaix était mort (à Marengo, le 14 juin 1800). Cependant ses jugements sur ses lieutenants, au début de son récit de la première campagne d'Italie, sont remarquables, et la sévérité n'y ressemble pas à la jalousie. En général il parlait des maréchaux avec une liberté peu obligeante. On peut voir dans sa correspondance avec le roi Joseph ce qu'il dit de Masséna, de Jourdan, de quelques autres. Le général Foy m'a raconté qu'il lui avait entendu dire de Soult: «Il peut bien préparer la bataille, mais il est incapable de la livrer.» Puis il y avait le chapitre des exigences, des prétentions, de l'ambition de ses maréchaux: «On ne sait pas, disait-il à M. Pasquier, ce que c'est que d'avoir à tenir deux hommes comme Soult et Ney.»

»Ses lieutenants lui rendaient souvent en propos ce qu'il disait d'eux. Ce n'était pas à l'armée, surtout dans les campagnes qui suivirent celle d'Austerlitz que l'on exprimait le plus d'admiration, d'estime et d'affection pour lui. Il avait, pour ainsi dire, une manière lâchée de faire la guerre. Il négligeait beaucoup, risquait beaucoup; il sacrifiait tout à son succès personnel. De plus en plus confiant dans sa fortune, dans la terreur de sa présence, il ne s'occupait que de couvrir, par des coups décisifs et directs partis de sa main, les fautes, les échecs, les pertes, toujours résolu à nier ou à taire tout ce qui pouvait lui nuire. Cela rendait le service insupportable pour les chefs un peu séparés de lui. Ils conservaient toute leur responsabilité, manquaient souvent de moyens d'agir, et ne recevaient que des ordres inexécutables, destinés à les mettre dans leur tort. Aussi l'accusaient-ils d'égoïsme, d'injustice et de perfidie, de haine même, ou d'envie. Barante m'a raconté que les auditeurs, quand ils arrivaient à l'armée, étaient confondus de ce qu'ils entendaient dire dans les grands états-majors, et quelquefois même au quartier général. Lui-même, ayant été détaché auprès du maréchal Lannes, dans la campagne de Pologne, je crois, l'entendit sans cesse à sa table dire que l'empereur était jaloux de lui, qu'il voulait le perdre, et lui donnait des ordres à cette fin, et, ayant mal à l'estomac, il allait jusqu'à dire que cela venait de ce que l'empereur avait voulu l'empoisonner.» J'ai cité tout entier ce passage intéressant, mais il est clair que tout cela n'existait qu'en germe lors de la campagne de 1805. (P. R.)

Dans cette première campagne du règne de Napoléon, quoique l'armée fût encore soumise à une discipline dont plus tard elle s'est fort écartée, les pays conquis se virent dévoués à la rapacité du vainqueur, et nombre de grands seigneurs et de princes autrichiens payèrent de l'entier pillage de leurs châteaux l'obligation où ils se trouvèrent de loger une seule nuit, quelques heures seulement, un officier général. Le soldat était contenu, et, en apparence, le bon ordre paraissait établi, mais on ne pouvait empêcher tel maréchal, au moment de son départ, d'emporter du château qu'il abandonnait ce qui était à sa convenance. J'ai vu, au retour de cette guerre, la maréchale *** nous conter en riant que son mari, sachant le goût qu'elle avait pour la musique, lui avait envoyé une collection énorme qu'il trouva chez je ne sais quel prince allemand, et nous dire, avec la même naïveté, qu'il lui avait adressé un si grand nombre de caisses, remplies de lustres et de cristaux de Vienne ramassés de tous côtés, qu'elle ne savait plus où les placer.

Mais, en même temps que l'empereur savait tenir d'une main si ferme les prétentions de ses généraux, il n'épargnait rien pour encourager et satisfaire le soldat. Après la prise d'Ulm, un décret annonça que le mois de vendémiaire, qui venait de s'écouler, serait à lui seul compté pour une campagne.

Le jour de la Toussaint, on célébra avec pompe un Te Deum à Notre-Dame, et Joseph donna des fêtes en réjouissance de nos victoires.

Masséna se signalait, en même temps, en Italie par des succès, et bientôt il ne fut plus possible de douter que l'empereur d'Autriche ne dût payer cher les prodiges de cette campagne. L'armée russe marchait à grandes journées pour le secourir, mais elle n'avait pas encore joint les Autrichiens, et l'empereur les battait en attendant. On a dit, dans ce temps, que l'empereur François fit une grande faute en commençant cette guerre avant que l'empereur Alexandre eût été à portée de le secourir.

Pendant cette campagne, l'empereur obtint du roi de Naples qu'il demeurerait neutre dans ses États, et consentit à le débarrasser des garnisons françaises qu'il avait eu à supporter jusqu'alors. Quelques décrets, relatifs à l'administration de la France, furent rendus des différents quartiers généraux, et l'ancien doge de Gênes fut nommé sénateur. L'empereur aimait beaucoup à paraître ainsi occupé de tant d'affaires diverses en même temps, et à montrer qu'il savait porter ce qu'il appelait son coup d'oeil d'aigle sur tous les coins, au même moment. C'est par cette même raison, et par suite de sa jalouse inquiétude, qu'il écrivit au ministre de la police une lettre pour lui recommander de veiller sur ce qu'il appelait le faubourg Saint-Germain, c'est-à-dire la portion de la noblesse française qui lui demeurait contraire, annonçant qu'il n'ignorait point les discours qu'on y tenait contre lui en son absence, et qu'il se préparait, au retour, à en tirer une vengeance éclatante.