Cependant Bonaparte, après avoir vu partir son ministre pour Presbourg, revint à Vienne, s'établir dans le palais de Schönbrunn. Là, il s'occupa à passer en revue son armée, et à rétablir les pertes qu'il avait faites, en reformant les corps à mesure qu'ils venaient tous se soumettre à son inspection. Fier et satisfait de sa campagne, il se montra alors d'assez bonne humeur avec tout le monde, traita bien toute la partie de sa cour qu'il retrouva, et se complut à raconter les merveilles de cette guerre.

Une seule chose lui donnait quelquefois de légers éclairs de mauvaise humeur: Il s'étonnait du peu d'effet que sa présence produisait sur les Viennois, et de la peine qu'il avait à les attirer autour de lui, quoiqu'il les invitât à des spectacles et à des dîners au palais qu'il habitait. Il s'étonnait de leur attachement pour un souverain vaincu et bien inférieur à lui. Il lui arriva, une fois, d'en parler assez ouvertement à M. de Rémusat: «Vous avez passé, lui dit-il, quelque temps à Vienne, vous avez été à portée de les observer. Quel étrange peuple est-ce donc, qu'il se montre comme insensible à la gloire et aux revers?» M. de Rémusat, qui avait conçu une grande estime pour ce caractère dévoué et attaché des Viennois, en fit l'éloge dans sa réponse et peignit le dévouement à leur souverain dont il avait été témoin. «Mais, enfin, reprit Bonaparte, ils ont quelquefois parlé de moi; que disent-ils?--Sire, répondit M. de Rémusat; ils disent: «L'empereur Napoléon est un grand homme, il est vrai; mais notre empereur est parfaitement bon, et nous ne pouvons aimer que lui.» Ces sentiments, qui résistaient à l'infortune, ne pouvaient guère être compris par un homme qui ne trouvait de mérite que dans le succès. Quand, de retour à Paris, il apprit quelle touchante réception les Viennois avaient faite à leur empereur vaincu: «Quel peuple! s'écria-t-il. Si je rentrais ainsi dans Paris, certes je n'y serais pas reçu de cette manière.»

L'empereur était de retour depuis quelques jours, quand, à la grande surprise de tout le monde, on vit tout à coup revenir M. de Talleyrand. Les ministres autrichiens, à Presbourg, n'avaient pas manqué de lui parler du Tyrol[28], et forcé alors de convenir qu'il n'avait aucune instruction à ce sujet, il venait en chercher, très mécontent de se voir joué de cette manière. Quand il en parla à l'empereur, celui-ci répondit que, dans un moment de complaisance, dont il se repentait, il avait consenti à la demande de l'empereur François, mais qu'il était parfaitement décidé à ne point tenir sa parole. M. de Rémusat, qui voyait beaucoup M. de Talleyrand alors, m'a dit souvent qu'il était réellement indigné. Non seulement il voyait la guerre prête à recommencer, mais encore le cabinet de France était entaché d'une perfidie dont une partie de la honte rejaillirait sur lui. Sa course à Presbourg ne serait plus que ridicule, montrerait le peu de crédit qu'il avait sur son maître, et détruirait cette considération personnelle qu'il s'appliquait toujours à conserver en Europe. Les maréchaux poussaient de nouveau leurs cris de guerre. Murat, Berthier, Maret, tous ces flatteurs de la passion de l'empereur, voyant de quel côté il penchait, le poussaient vers ce qu'ils appelaient la gloire. M. de Talleyrand avait à supporter les reproches de tout le monde, et souvent il disait avec amertume à mon mari: «Je ne trouve que vous ici qui me témoigniez de l'amitié; il s'en faut de bien peu que ces gens-là ne me regardent comme un traître.» Sa conduite et sa patience, à cette époque, doivent lui faire un honneur infini. Il vint à bout de ramener l'empereur à son opinion sur la nécessité de faire la paix, et après avoir tiré de lui la parole qu'il voulait, quoiqu'il ne pût jamais obtenir que le Tyrol fût rendu, il partit une seconde fois pour Presbourg plus content, et en faisant ses adieux à M. de Rémusat: «J'arrangerai, me dit-il, l'affaire du Tyrol, et je saurai bien à présent faire faire la paix à l'empereur, malgré lui.»

[Note 28: ][(retour) ] Dans le traité définitif le Tyrol fut, comme on sait, donné à la Bavière en considération du mariage de la princesse Auguste avec Eugène de Beauharnais, vice-roi d'Italie. (P. R.)

Pendant le séjour que Bonaparte fit à Schönbrunn, il reçut une lettre du prince Charles, qui lui mandait que, plein d'admiration pour sa personne, il désirait le voir et l'entretenir quelques moments. Bonaparte, flatté de cet hommage de la part d'un homme qui avait de la réputation en Europe, fixa pour le lieu de l'entrevue un petit rendez-vous de chasse situé à quelques lieues du palais, et il ordonna à M. de Rémusat de se joindre à ceux qui devaient l'accompagner, lui recommandant de porter avec lui une très riche épée: «Après notre conversation, lui dit-il, vous me la remettrez; je veux l'offrir au prince en le quittant.»

Quand l'empereur eut joint le prince en effet, ils furent renfermés ensemble quelque temps, et lorsqu'il sortit, mon mari s'approcha de lui, comme il en avait reçu l'ordre. Mais Bonaparte, le repoussant assez vivement, lui dit qu'il pouvait remporter l'épée; et quand il fut de retour à Schönbrunn, il parla du prince avec assez peu de considération, disant qu'il ne l'avait trouvé qu'un homme fort médiocre, ne lui paraissant pas digne du présent qu'il voulait lui faire[29].

Je ne crois pas que je doive passer sous silence une circonstance personnelle à M. de Rémusat qui vint encore troubler la lueur de faveur que l'empereur semblait disposé à lui accorder. J'ai souvent remarqué que notre destinée avait semblé s'arranger toujours pour nous empêcher de profiter des avantages que notre position paraissait nous offrir, et, depuis, j'en ai souvent rendu grâce à la Providence qui, par là, nous a préservés d'une chute plus éclatante.

[Note 29: ][(retour) ] Le mot de l'empereur est ici un peu adouci, ou affaibli. La vérité est que lorsque son chambellan s'approcha pour lui rappeler ses intentions, et lui présenter l'épée: «Laissez-moi tranquille, lui dit l'empereur. C'est un imbécile.» (P. R.)

Dans les premières années du gouvernement consulaire, le parti du roi avait longtemps conservé l'espoir de voir rouvrir pour lui en France des chances favorables, et, plus d'une fois, il avait tenté de s'y conserver des intelligences. M. d'André, ancien député à l'Assemblée constituante, émigré, dévoué à cette cause, s'était chargé de plusieurs missions royalistes auprès de quelques souverains de l'Europe, missions dont Bonaparte était très bien informé. M. d'André, Provençal comme M. de Rémusat, son camarade de collège, et ainsi que lui magistrat avant la Révolution (il était conseiller au parlement d'Aix), sans avoir gardé de relations avec lui, ne pouvait lui être devenu étranger. Dans ce temps-là, découragé apparemment de ses démarches infructueuses, croyant la cause impériale absolument gagnée, fatigué d'une vie errante et de l'état de gêne qui en était la suite, il aspirait à rentrer dans son pays. Se trouvant en Hongrie, lors de la campagne de 1805, il envoya sa femme à Vienne et s'adressa au général Mathieu Dumas, qui avait été son ami, pour le prier de solliciter sa radiation. Ce général, un peu effrayé d'une pareille mission, promit cependant de tenter quelques démarches, mais il engagea madame d'André à voir M. de Rémusat pour l'intéresser dans cette affaire. Mon mari la vit arriver un matin chez lui; il la reçut comme la femme d'un ancien ami, fut touché de la situation où elle lui dépeignit M. d'André, et ne sachant pas toutes les particularités qui pouvaient rendre l'empereur implacable, croyant d'ailleurs que ses victoires, en consolidant son pouvoir, devaient le disposer à la clémence, il consentit à se charger de la demande de radiation. Sa qualité de maître de la garde-robe lui donnait le droit de s'introduire chez l'empereur pendant sa toilette. Il se hâta donc de descendre à son appartement, et le trouvant à moitié habillé et d'assez bonne humeur, il lui rendit compte de la visite qu'il venait de recevoir, et de la sollicitation qu'il osait lui faire.

Au seul nom de M. d'André, le visage de l'empereur devint extrêmement sombre: «Savez-vous, dit-il, que vous me parlez là d'un mortel ennemi?--Non, sire, reprit M. de Rémusat; j'ignore si Votre Majesté a réellement des raisons de se plaindre de lui; mais, dans ce cas, j'oserais demander sa grâce. M. d'André est pauvre et proscrit, il me paraît désirer d'aller vieillir tranquillement dans notre patrie commune.--Est-ce que vous avez des relations avec lui?--Aucune, sire.--Et pourquoi vous intéressez-vous à lui?--Sire, il est Provençal, il a été élevé avec moi au collège de Juilly, il a suivi la même carrière que moi, et il fut mon ami.--Vous êtes bien heureux, reprit l'empereur, en lançant un regard farouche, d'avoir de tels motifs pour excuse. Ne m'en parlez jamais, et sachez que, s'il était à Vienne et que je pusse m'emparer de sa personne, il serait pendu dans les vingt-quatre heures.» En achevant ces mots, l'empereur tourna le dos à M. de Rémusat.