L'empereur, partout où il se trouvait avec sa cour, avait coutume de donner chaque matin ce qui s'appelait son lever. Quand il était habillé, il passait dans un salon, et faisait appeler ce qu'on nommait le service. C'étaient les grands officiers de sa maison, M. de Rémusat comme maître de la garde-robe et premier chambellan, et les généraux de sa garde. Le second lever se composait des chambellans, des généraux de l'armée qui pouvaient se présenter, et, à Paris, du préfet de Paris, du préfet de police, des princes et des ministres. Quelquefois il recevait tout ce monde assez silencieusement, saluant et congédiant aussitôt. Il donnait des ordres, quand il était nécessaire, et, quelquefois aussi, ne craignait nullement de quereller tel ou tel dont il était mécontent, sans égard à l'embarras de recevoir et de faire des reproches devant tant de témoins.
Après avoir quitté M. de Rémusat, il fit donc approcher son lever, et, renvoyant tout le monde, il garda le général Savary assez longtemps. À la suite de cet entretien, Savary, retrouvant mon mari dans l'un des salons du palais, le prit à part et commença avec lui une conversation qui paraîtrait bien étrange à quiconque ne connaîtrait pas la naïveté de principes de ce général sur une certaine manière de se conduire.
«Venez, venez, dit-il à M. de Rémusat en l'abordant, que je vous fasse compliment sur l'occasion de fortune qui se présente à vous, et que je vous conseille fort de ne point laisser échapper. Vous avez risqué gros jeu tout à l'heure en parlant à l'empereur de M. d'André, mais tout peut se réparer. Où est-il?--Mais, je pense, en Hongrie; c'est du moins ce que m'a dit sa femme.--Ah bah! ne dissimulez point. L'empereur le croit à Vienne; il est persuadé que vous savez où il se cache, et il veut que vous le disiez.--Je vous atteste que je l'ignore très parfaitement. Je n'avais aucune correspondance avec lui; sa femme m'est venue voir aujourd'hui pour la première fois, elle m'a prié de parler à l'empereur pour son mari, je l'ai fait, et c'est tout.--Eh bien! s'il en est ainsi, envoyez-la chercher de nouveau. Elle ne se défiera pas de vous, faites-la causer, et tâchez de tirer d'elle le lieu de la retraite de son mari. Vous ne pouvez imaginer à quel point vous plairez à l'empereur par ce service que vous lui rendrez.»
M. de Rémusat, confondu au dernier point de ce qu'il entendait, ne put s'empêcher de témoigner la surprise qu'il éprouvait. «Quoi! disait-il, c'est à moi que vous faites une pareille proposition? J'ai dit à l'empereur que j'avais été l'ami de M. d'André; vous le savez aussi, et vous voulez que je le trahisse, que je le livre, et cela par le moyen de sa femme qui a cru pouvoir se fier à moi!» Savary, à son tour, fut étonné de l'indignation que paraissait éprouver M. de Rémusat. «Quel enfantillage! disait-il; mais songez donc que vous allez manquer votre fortune! L'empereur a eu plus d'une fois l'occasion de douter que vous lui fussiez dévoué comme il veut qu'on le soit; voici une occasion de dissiper ses soupçons, vous serez bien maladroit si vous la laissez échapper.»
La conversation dura longtemps sur ce ton. On pense bien que M. de Rémusat fut inébranlable; il assura à Savary que, loin de chercher madame d'André, il éviterait même de la recevoir, et il fit dire à celle-ci par le général Mathieu Dumas le mauvais succès de sa mission. Savary revint à la charge pendant toute la journée, en répétant cette phrase: «Vous manquez votre fortune, je vous avoue que je ne vous conçois pas.--À la bonne heure!» répondait M. de Rémusat.
En effet, l'empereur garda rancune de ce refus et reprit avec mon mari le ton sec et glacé qu'il avait toujours quand il était mécontent. M. de Rémusat le supporta avec tranquillité, et ne s'en plaignit qu'au grand maréchal du palais, Duroc. Celui-ci comprit mieux sa répugnance que Savary, mais il plaignit mon mari de ce hasard qui le compromettait aux yeux de son maître; il le complimenta sur sa conduite qui lui paraissait un acte du plus grand courage, car ne point obéir à l'empereur lui semblait la plus extraordinaire chose du monde.
C'était un singulier homme que Duroc. Son esprit n'était point étendu; son âme, c'est-à-dire ses sentiments et ses pensées, demeuraient toujours, et presque volontairement, dans un cercle rétréci, mais il ne manquait point d'habileté ni de lumières dans le détail. Plutôt soumis que dévoué à Bonaparte, il croyait que, lorsqu'on était placé auprès de lui, on avait suffisamment usé des facultés de la vie en les employant toutes à lui obéir ponctuellement. Pour ne manquer à rien de ce qui lui paraissait, dans ce genre, du strict devoir, il ne se permettait pas même une pensée qui fût hors des choses qui composaient ce qu'il avait à faire dans le poste qu'il occupait. Froid, silencieux, impénétrable sur tous les secrets qui lui étaient confiés, je crois qu'il s'était comme habitué à ne jamais réfléchir sur les ordres qu'il recevait. Il ne flattait point l'empereur, il ne cherchait point à lui plaire par des rapports, souvent inutiles, mais qui satisfaisaient sa défiance naturelle. Tel qu'un miroir fidèle, il réfléchissait à son maître tout ce qui se passait en sa présence, et de même il rapportait les paroles de celui-ci avec le même accent, et dans les mêmes termes, qu'il les avait entendues. Eût-on dû mourir à ses yeux des suites d'une commission qu'il eût reçue, il s'en acquittait avec une imperturbable exactitude. Je ne pense pas qu'il s'amusât à examiner si l'empereur était un grand homme ou non; c'était le maître, voilà tout. Sa soumission le rendait fort utile à l'empereur; l'intérieur du palais lui était confié, l'administration de la maison, toutes les dépenses; et tout cela était réglé avec un ordre infini et une extrême économie, accompagnés pourtant d'une grande magnificence.
Le grand maréchal Duroc avait épousé une petite espagnole fort riche, assez laide, qui ne manquait point d'esprit, fille d'un nommé Hervas, banquier espagnol, qui avait été employé dans quelque affaires diplomatiques secondaires, qui fut fait marquis d'Abruenara, et qui devint ministre en Espagne sous Joseph Bonaparte. Madame Duroc avait été élevée chez madame Campan, comme madame Louis Bonaparte et mesdames Savary, Davout, Ney, etc. Son mari vivait bien avec elle, mais sans aucune de ces intimités qui procurent souvent un épanchement si doux à ceux qui ont à supporter la gêne des cours. Il ne lui eût pas permis d'avoir une opinion sur rien de ce qui se passait sous ses veux, ni de former une liaison. Quant à lui, il n'en avait aucune. Je n'ai jamais vu personne plus inaccessible au besoin de l'amitié, au plaisir de la conversation; il n'avait aucune idée de la vie du monde; il ne savait ce que c'était que le goût des lettres ou des arts, et cette indifférence sur tout, cette ponctualité dans l'obéissance, sans montrer jamais ni ennui de l'assujettissement, ni la moindre apparence d'enthousiasme, en faisaient un caractère tout à part qu'il était vraiment curieux d'observer. Il jouissait à la cour d'une grande considération, ou du moins d'une extrême importance. Tout aboutissait à lui; il recevait les confidences de chacun, ne donnait guère son avis sur rien, encore moins un conseil; mais il écoutait attentivement, rapportait ce dont on l'avait chargé, et jamais il n'a donné la moindre preuve de malveillance, de même que la plus petite marque d'intérêt[30]
[Note 30: ][(retour) ] «Ce portrait du duc de Frioul, a écrit mon père, est parfaitement conforme à l'opinion de tous les contemporains éclairés. Peu d'hommes ont été plus secs, plus froids, plus personnels, sans aucune mauvaise passion contre les autres. Sa justice, sa probité, sa sûreté étaient incomparables. C'était un administrateur d'un grand mérite. Mais une chose curieuse, que ma mère paraît avoir ignorée, et qui semble avérée, c'est qu'il n'aimait pas l'empereur, ou que du moins il le jugeait sévèrement. Dans les derniers temps, il était excédé de son caractère et surtout de son système, et, la veille ou le jour de sa mort, il l'avait encore laissé entendre, même à l'empereur. Le maréchal Marmont, qui l'a bien connu, a donné de lui une peinture qui présente tous les caractères de la vérité.» L'empereur avait toutefois pour lui un sentiment particulier qui, chez un tel homme, était presque de l'amitié, car voici ce qu'il écrivait, de Haynau, le 7 juin 1813, à madame de Montesquiou: «La mort du duc de Frioul m'a peiné. C'est depuis vingt ans la seule fois qu'il n'ait pas deviné ce qui pouvait me plaire.» (P. R.)
Bonaparte, qui avait un grand talent pour tirer des hommes ce qui lui était utile, aimait fort le service d'un personnage si complètement isolé. Il pouvait le grandir sans inconvénient; aussi l'a-t-il comblé de dignités et de richesses. Mais ses dons à Savary, qui furent aussi considérables, eurent un motif différent. «C'est un homme, disait-il, qu'il faut continuellement corrompre.» Et, chose étrange! malgré cette opinion, il ne laissait pas d'avoir confiance en lui, ou du moins de croire à ce qu'il venait lui raconter. À la vérité, il savait qu'il ne se refuserait à rien et, en parlant de lui, il disait encore quelquefois: «Si j'ordonnais à Savary de se défaire de sa femme et de ses enfants, je suis sûr qu'il ne balancerait pas.»