Ce Savary, l'objet de la terreur générale, malgré sa conduite, ses actions connues et cachées, n'était point foncièrement un méchant homme. Le goût de l'argent fut sa passion dominante. Sans aucun talent militaire, mal vu de ses valeureux camarades, il lui fallut songer à faire sa fortune par d'autres moyens que ceux qu'employaient ses compagnons d'armes[31]. Il vit un chemin ouvert dans sa fidélité à suivre le système de ruse et de dénonciations que Bonaparte favorisait, et s'y étant introduit une fois, il ne lui fut plus possible de penser à s'en retirer. Intrinsèquement, il était meilleur que sa réputation, c'est-à-dire qu'abandonné à son premier mouvement, il eût mieux valu que sa conduite. Il ne manquait point d'esprit naturel; il était accessible à quelque enthousiasme d'imagination, assez ignorant, mais avec le désir d'apprendre, et un instinct assez juste pour juger; plus menteur que faux, dur dans ses formes, mais très craintif au fond. Il avait des raisons pour connaître Bonaparte et trembler devant lui. Quand il a été ministre, il a osé se permettre cependant quelque ombre de résistance, et alors il s'est montré accessible à un certain désir de se raccommoder avec l'opinion publique. Comme tant d'autres, il doit peut-être au temps où il a vécu le développement de ses défauts, qui ont étouffé la meilleure partie de son caractère. L'empereur cultivait soigneusement chez les hommes toutes les passions honteuses; aussi, sous son règne, ont-elles plus particulièrement fructifié.
[Note 31: ][(retour) ] Pendant cette campagne on lui avait mis dans les mains une assez grande caisse pleine d'or, pour payer la police qu'il faisait autour de l'empereur, dans l'armée et dans les villes conquises. Il s'acquittait de ce soin avec une extrême habileté. Il ne se disait nulle part un mot, il ne se faisait pas une action, dont il ne fût instruit.
Revenons. Les négociations de M. de Talleyrand avançaient peu à peu. Malgré tous les obstacles, il parvint par ses correspondances à déterminer l'empereur à la paix, et le Tyrol, cette pierre d'achoppement au traité, fut abandonné par l'empereur François au roi de Bavière. Quand Bonaparte fut brouillé avec M. de Talleyrand, quelques années après, il revenait, dans sa colère, sur ce traité, se plaignant que son ministre lui avait arraché sa victoire, et avait rendu nécessaire la seconde campagne d'Autriche, en laissant le souverain de ce pays encore trop puissant.
Avant de quitter Vienne, l'empereur eut encore le temps d'y recevoir une députation de quatre maires de la ville de Paris, qui venaient le féliciter de ses victoires. Peu après, il partit pour Munich, ayant annoncé qu'il allait mettre la couronne royale sur la tête de l'électeur de Bavière, et conclure le mariage du prince Eugène.
L'impératrice, à Munich depuis quelque temps, voyait avec une extrême joie une telle union qui allait donner à son fils de si grandes alliances avec les premières maisons de l'Europe. Elle eût fort désiré que madame Louis Bonaparte obtînt la permission de venir assister à cette cérémonie, mais son mari la refusa obstinément; et elle eut besoin de sa résignation ordinaire.
L'empereur, voulant peut-être montrer aussi aux étrangers quelqu'un de sa famille, manda à Munich madame Murat, qui y porta des sentiments fort mélangés. Le plaisir de se montrer, et d'être comptée pour quelque chose, était un peu gâté pour elle par l'élévation où elle voyait porter les Beauharnais, et elle eut, comme je le dirai plus bas, quelque peine à dissimuler son mécontentement.
M. de Talleyrand rejoignit la cour après avoir signé le traité, et, encore cette fois, la paix sembla être rendue à l'Europe, du moins pour quelque temps. Cette paix fut signée le 25 décembre 1805.
Par le traité, l'empereur d'Autriche reconnaissait l'empereur Napoléon comme roi d'Italie. Il abandonnait au royaume d'Italie les États vénitiens. Il reconnaissait pour rois les électeurs de Bavière et de Wurtemberg, abandonnant au premier plusieurs principautés et le Tyrol; au roi de Wurtemberg un assez grand nombre de villes; à l'électeur de Bade une partie du Brisgau.
L'empereur Napoléon s'engageait à obtenir du roi de Bavière la principauté de Wurtzbourg pour l'archiduc Ferdinand qui avait été grand-duc de Toscane. Les États vénitiens devaient être rendus sous le délai de quinze jours. Voilà quelles furent les conditions les plus importantes de ce traité.