CHAPITRE XVI.

(1805-1806.)

État de Paris pendant la guerre.--Cambacérès.--Le Brun.--Madame Louis Bonaparte.--Mariage d'Eugène de Beauharnais.--Bulletins et proclamations.--Goût de l'empereur pour la reine de Bavière.--Jalousie de l'impératrice.--M. de Nansouty.--Madame de ***.--Conquête de Naples.--La situation et le caractère de l'empereur.

J'ai dit quelles étaient la tristesse et la solitude à Paris, pendant cette campagne, et combien toutes les classes de la société souffraient du renouvellement de la guerre. L'argent était devenu de plus en plus rare; il arriva même à un tel degré de cherté que, me trouvant obligée d'en envoyer assez promptement à mon mari, je fus obligée, pour convertir un billet de mille francs en or, de perdre quatre-vingt-dix francs dessus. La malveillance ne laissait point échapper cette occasion de répandre et d'accroître encore l'inquiétude. Épouvantée de l'imprudence de certains discours et avertie par l'expérience passée, je me tenais à l'écart de tout, et je ne voyais avec soin que mes amis et les personnes qui ne pouvaient me compromettre.

Quand des princes ou princesses de la famille impériale recevaient, j'allais, comme les autres, leur faire ma cour, ainsi qu'à l'archichancelier Cambacérès, qui aurait su très mauvais gré à quiconque eût négligé de lui rendre visite. Il donnait de grands dîners, et recevait deux fois par semaine. Il occupait un hôtel situé sur le Carrousel, dont on a fait aujourd'hui l'hôtel des Cent-Suisses[32]. À sept heures du soir, la place du Carrousel se couvrait ordinairement d'une longue file de voitures dont Cambacérès, de sa fenêtre, contemplait avec une vraie joie le développement étendu. On était un assez longtemps à entrer dans la cour et à parvenir au pied de l'escalier. Dès la porte du premier salon, un huissier attentif proclamait votre nom à haute voix; ce nom était répété jusqu'à la porte de la pièce où se tenait Son Altesse. Là, se pressait une foule énorme; les femmes assises sur deux ou trois rangs; les hommes debout, serrés, faisant d'un angle à l'autre de ce salon une sorte de corridor au milieu duquel Cambacérès, couvert de cordons, portant le plus souvent tous ses ordres en diamants, coiffé d'une énorme perruque bien poudrée, se promenait gravement, débitant à droite et à gauche quelques phrases polies. Quand on était sûr qu'il vous avait aperçu, et surtout quand il vous avait parlé, on se retirait pour faire place à d'autres. Il fallait souvent demeurer encore très longtemps avant de retrouver sa voiture, et le meilleur moyen de lui faire sa cour était de lui dire, quand on le retrouvait une autre fois, quels embarras causaient, dans la place, la foule des carrosses qui se croisaient pour arriver chez lui.

[Note 32: ][(retour) ] Cet hôtel a été démoli sous le règne du roi Louis-Philippe. (P. R.)

On ne se pressait pas autant chez l'architrésorier Le Brun, qui paraissait mettre moins de prix à ces hommages extérieurs, et qui vivait avec assez de simplicité. Mais, s'il n'avait pas les ridicules de son collègue, il manquait de quelques-unes de ses qualités. Cambacérès avait de l'obligeance, il accueillait bien les requêtes, et quand il promettait de les appuyer, sa parole était sûre, on y pouvait compter. Le Brun songeait à ménager sa fortune, qui est devenue considérable. C'était un vieillard fort personnel, assez malin, et qui n'a été utile à personne.

La princesse de toute la famille que je fréquentais le plus était madame Louis Bonaparte. Le soir, on venait chez elle chercher des nouvelles. Dans le mois de décembre 1805, le bruit s'étant répandu que les Anglais pourraient bien tenter quelque descente sur les côtes de la Hollande, Louis Bonaparte reçut l'ordre d'aller parcourir ce pays, et d'inspecter l'armée du Nord. Son absence, qui donnait toujours un peu de liberté à sa femme, et de soulagement à toute sa maison, laquelle avait grand'peur de lui, permettait à madame Louis de passer ses soirées d'une manière assez agréable. On faisait de la musique chez elle, ou on dessinait sur une grande table placée au milieu de son salon. Madame Louis a toujours montré un grand goût pour les arts; elle a composé de jolies romances; elle peint très bien; elle aimait les artistes. Son seul tort, peut-être, était de ne pas donner à son intérieur toute la dignité qu'exigeait le rang où on l'avait élevée. Toujours intimement liée avec ses compagnes d'éducation, ainsi que les jeunes femmes qui la fréquentaient habituellement, elle avait dans les manières un petit reste des usages de sa pension qu'on a quelquefois remarqué et blâmé[33].

[Note 33: ][(retour) ] Ces sentiments pour la reine Hortense et ces impressions de ma grand'mère ont été très durables, car voici ce qu'elle écrivait à son mari quelques années plus tard, le 12 juillet 1812:

«En parlant de la reine, je ne puis assez te dire quel charme je trouve à l'intimité de sa société. C'est vraiment un caractère angélique, et une personne complètement différente de ce qu'on croit. Elle est si vraie, si pure, si parfaitement ignorante du mal, il y a dans le fond de son âme une si douce mélancolie, elle paraît si résignée à l'avenir, qu'il est impossible de ne pas emporter d'elle une impression toute particulière. Sa santé n'est pas mauvaise, elle s'ennuie de cette pluie, parce qu'elle aime à marcher; elle lit beaucoup, et paraît vouloir réparer les torts de son éducation à certains égards. L'instituteur de ses enfants la fait travailler sérieusement, puis elle s'amuse du mal qu'elle prend, elle a raison. Cependant je voudrais que quelqu'un de plus éclairé dirigeât ses études. Il y a un âge où il faut plutôt apprendre pour penser que pour savoir, et l'histoire ne doit pas se montrer à vingt-cinq ans comme à dix.» (P. R.)

Après un assez long silence sur ce qui se passait à l'armée, ce qui causa une vive inquiétude, enfin, un soir, l'aide de camp de l'empereur, Le Brun, fils de l'architrésorier, dépêché du champ de bataille d'Austerlitz, vint apporter la nouvelle de la victoire, de l'armistice qui suivit, et des espérances fondées pour la paix. Cette nouvelle proclamée dans tous les spectacles, affichée partout dès le lendemain, produisit un grand effet, et dissipa la sombre apathie dans laquelle le peuple de Paris était plongé. Il fut impossible de n'être pas frappé d'un si grand succès, et de ne point se ranger, encore cette fois, du parti de la gloire et de la fortune. Les Français, entraînés par le récit d'une telle victoire, à laquelle rien ne manquait, puisqu'elle terminait la guerre, sentirent renaître leur enthousiasme, et, pour cette fois encore, on n'eut besoin de rien commander à l'allégresse publique. La nation s'identifia de nouveau aux succès de ses soldats. Je regarde cette époque comme l'apogée du bonheur de Bonaparte; car ses hauts faits furent alors adoptés par la majorité du peuple. Depuis, il a sans doute grandi en puissance et en autorité, mais il lui a fallu ordonner l'enthousiasme, et quoiqu'il soit quelquefois parvenu à le forcer, les efforts qu'il lui fallut faire ont dû gâter pour lui le prix des acclamations.