Au milieu des sentiments de joie et de véritable admiration que témoigna la ville de Paris, on pense bien que les grands corps de l'État et les fonctionnaires publics ne laissèrent point échapper cette occasion de rédiger en paroles pompeuses l'admiration générale. Quand on relit aujourd'hui froidement les discours qui furent alors prononcés dans le Sénat et dans le Tribunat, les harangues des préfets et des maires, les mandements des évêques, on se demande comment il eût été possible qu'une tête humaine ne fût pas un peu dérangée par l'excès de telles louanges. Toutes les gloires passées venaient se fondre devant celle de Bonaparte; les noms des plus grands hommes allaient devenir obscurs; la renommée rougirait désormais de tout ce qu'elle avait proclamé jusqu'à ce jour, etc., etc.

Le 31 décembre, le Tribunat s'assembla, et son président, Fabre de l'Aude, annonça le retour d'une députation qui avait été envoyée à l'empereur, et qui racontait les merveilles dont elle avait été témoin, et l'arrivée d'un grand nombre de drapeaux. L'empereur en donnait huit à la ville de Paris, huit au Tribunat, et cinquante-quatre au Sénat. C'était le Tribunat tout entier qui devait aller présenter ces derniers.

Après le discours du président, une foule de tribuns se précipitèrent vers la tribune pour émettre ce qu'on appelait des motions de voeux: l'un proposa qu'il fût frappé une médaille d'or; l'autre qu'on élevât un monument public, que l'empereur reçût comme au temps de l'ancienne Rome les honneurs du triomphe; que la ville de Paris sortît tout entière au-devant de lui. «La langue, disait un membre, ne fournit pas d'expressions assez fortes pour atteindre de si grands objets, ni pour rendre les émotions qu'ils font éprouver.»

Carrion-Nisas proposa qu'à la paix générale, l'épée que l'empereur portait à la bataille d'Austerlitz fût déposée et consacrée avec solennité. Chacun voulait enchérir sur le discours de l'autre, et cette séance, qui dura plusieurs heures, épuisa en effet tout ce que le langage de la flatterie peut inspirer à l'imagination. Et cependant, c'était ce même Tribunat qui inquiéta l'empereur, parce que son institution lui conservait une ombre de liberté, et qu'il crut plus tard devoir détruire, pour achever de consolider son despotisme jusque dans les moindres apparences. Quand l'empereur élimina le Tribunat, ce fut alors le mot consacré à cette mesure, il ne craignit pas de laisser échapper ces paroles: «Voilà ma dernière rupture avec la République.»

Le Tribunat devant, le 1er janvier de l'année 1806, porter au Sénat les drapeaux, décida qu'il proposerait en même temps le voeu de l'érection d'une colonne: Le Sénat s'empressa de convertir ce voeu en décret; il arrêta aussi que la lettre de l'empereur, qui avait accompagné l'envoi des drapeaux, serait gravée sur le marbre et placée dans la salle de ses séances, et les sénateurs se montrèrent à la hauteur des tribuns dans cette circonstance.

On commença bientôt à s'occuper des préparatifs des fêtes qui devaient avoir lieu au retour de l'empereur. M. de Rémusat m'envoya des ordres pour que les spectacles préparassent la remise des quelques ouvrages qui devaient prêter aux applications. Le Théâtre-Français choisit Gaston et Bayard; la police fit quelques légers changements aux vers qu'on ne pouvait prononcer[34], et l'Opéra s'occupa d'un divertissement nouveau.

[Note 34: ][(retour) ] On remplaça ce vers:

«Et suivre les Bourbons, c'est marcher à la gloire.»

Par:

«Et suivre les Français, c'est marcher à la gloire.»

Cependant l'empereur, après avoir reçu la signature de la paix, quittait Vienne en laissant à ses habitants une proclamation pleine de paroles flatteuses pour eux et pour leur souverain, et il ajoutait:

«Je me suis peu montré parmi vous; non par dédain ou par un vain orgueil, mais je n'ai pas voulu distraire en vous aucun des sentiments que vous deviez au prince avec qui j'étais dans l'intention de faire une prompte paix.»

On a vu plus haut les vrais motifs qui avaient retenu l'empereur renfermé au château de Schönbrunn.